Après midi, l’équinoxe


, p. 17-18.

Midi recule. Minuit n’est plus à la porte, maintenant le temps s’allonge. Ce n’est pas le soleil qui éclaire la pièce, ce sont des ampoules jaunes. La lumière est un détail qui peut tout changer. Mon père, orphelin en habit noir, attend debout mes condoléances.

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Ma grand-mère a eu dix enfants avec mon grand-père décédé à 52 ans d’une crise cardiaque en jouant au baseball. Coup de circuit. Je ne connais mon grand-père que par une photo de lui sur la desserte dans la salle à manger où mon père a grandi. Je ne connais mon grand-père que de par son absence de la photo familiale laminée et accrochée au mur de tous les portraits.

Ma grand-mère n’a eu que deux filles, dont une handicapée dès le berceau : un mauvais vaccin ou la polio. Ma tante connaissait toutes les vieilles chansons qui passaient à la radio et faisait des casse-têtes pour enfants. Elle a toujours pensé que j’étais une autre. Pour elle, toutes les nièces étaient la même. Le chant de ma tante s’est éteint il y a deux ans. Pour combler son absence, ma grand-mère ouvrait la radio chaque fois qu’un de mes oncles s’assoyait dans le la-Z-boy du salon. J’y ai vu mon père pleurer pour la première fois. Puis une deuxième fois le même jour, une poignée de terre à la main.

Ma grand-mère a eu dix enfants; il ne lui en reste que huit. Après la mort de mon grand-père, le cadet de la famille s’est suicidé dans la cave de la maison. Personne n’a jamais connu les raisons qui ont poussé mon oncle à forcer le grand saut. Dans le brouhaha de la petite maison, mes oncles et mes tantes n’avaient pas remarqué le vacillement d’un des leurs. Mon père a retrouvé son frère pendu dans la cave en rentrant un rare soir où la maison était vide. La cave où j’ai joué au hockey et aux fléchettes toute mon enfance. La cave où mon père ne descend plus.

Au lendemain des enterrements, on retrouvait toujours une tarte aux pommes de pâte tressée en plein centre de la table de la cuisine. L’odeur réconfortante de l’amour maternel au réveil des jours à poursuivre.

Dans la maison de ma grand-mère, rue De Mont, le soleil entrait le matin par le salon et éclairait le la-Z-boy de ma tante. À midi, il continuait sa route dans la salle à manger où ma grand-mère faisait ses mots croisés, son tricot et ses casse-têtes, assise en face de la photo de son mari. Le soir à l’heure des fourneaux, ma grand-mère s’est activée toute sa vie à préparer le repas pour ses nombreux enfants dans la cuisine où le soleil entrait de plein fouet. La lumière du jour n’éclairait jamais les fenêtres de la cave, située au nord.

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Dans la ville où j’ai grandi, le complexe funéraire est situé en face de la résidence de personnes âgées. À la fin de sa vie, ma famille y installa ma grand-mère et ses quelques souvenirs dans une des chambres avec vue sur le cimetière. S’il faut toute une vie pour accepter la mort, la conviction de la fin hâte son pas. Deux semaines après l’avoir emmené là, on traversa son corps de l’autre côté de la rue.