Ruines


, p. 23-24.

L’aiguille d’une horloge habite ma mémoire et coud et découd mes souvenirs. Les petits fils brisés, je m’y accroche pour parcourir aujourd’hui et demain. Mieux vaut rompre le tissu à mesure. Je ne dois pas me voiler derrière mon père qui pleure le sien, derrière ma carcasse d’enfant tombée à bicyclette dans la rue Bonin. L’horloge antihoraire de ma vie se remet en marche dès que j’oublie de remonter celle qui va de l’avant.

Attachant mes patins très serrés, m’étonnant de la mort de Lady Di, m’efforçant de bien tracer mes « u » et mes « v », je conjugue à tous les temps mes ruines.

Il faut surtout enfouir l’endeuillant et l’humiliant pour sourire comme une gentille fille. J’efface le midi où Joey Comtois a brisé ma poupée exprès et le jour où Catherine a cessé de m’adresser la parole et l’heure où le cœur de Mamie s’est essoufflé. Si les rêves déterrent une racine, je prendrai la pelle, leur assénerai un bon coup pour m’assurer que plus rien ne reviendra, et creuserai plus profond. L’herbe verte repoussera à la surface. Il y a toujours une comptine, une après-midi au bord du lac, une messe de minuit pour se substituer au visage mesquin de Joey Comtois.

Et je me souviens de quoi? Quand l’aiguille bouge sur son cadran, elle ne laisse sur son passage que des fils épars. Je fouille dans cet amas et ma main dans son mouvement rassemble les morceaux en une courtepointe nouvelle. Je ne distingue plus le doux de l’amer. Joey Comtois casse mes jouets en chantant, Catherine se tient en silence sur la plage de la rivière Ouareau et Mamie s’écroule devant la chorale qui entamait « Ça bergers ».

J’entends le bruit des lames sur la glace et aussitôt la musique de ce bibelot de patineurs que ma mère sort à Noël. Même si j’essayais, je ne pourrais pas oublier le moment où ma gardienne m’apprend la mort de Lady Diana. En un instant, je saisis que les princesses existent vraiment, mais qu’elles meurent aussi. Ma main hésite encore devant les « u » et les « v » de peur que Mme Danielle me les fasse copier si je les confonds.

Étrangement, je ne perçois jamais, ou presque, l’odeur de ceux que je n’aime pas. Je ne les touche pas; je les regarde à peine. Catherine devient, si je touche mes tempes en songeant à elle, un coton frais, un denim rêche, une odeur de shampoing pour bébé qui me réconforte même si elle me manque. En pensant à Mamie, je sens sous mes doigts une flanelle de pyjama, du velours même, et sur ma langue le goût de ses biscuits à l’avoine. J’incante mes spectres favoris et ils revêtent des draps blancs comme les enfants à Halloween. Ils prennent forme, saveur et parfum.

Il ne me reste de Joey Comtois que des éclats de porcelaine. Je ne sais même plus la couleur de ses yeux. Mes mauvais souvenirs s’emmaillotent dans le flou. Je les crains sans les voir comme des monstres dans un placard sans ampoule.

Les joies d’enfant et le premier amour se présentent aussi armés, parfois, d’une épée en plastique. Elle ne pratique aucun incision, mais sous ses coups bénins se fracture un verrou et entre la nostalgie. Les berceuses, pourries par le temps, se changent en voix de sorcières aigues susurrant à mon oreille « Plus jamais ».