La règle numéro 5


, p. 13-16.

C’est l’heure; je dois y aller. La nuit commence à tomber. Je me le dis, je me le répète, mais je n’arrive pas à m’extirper du fauteuil. Dehors, c’est froid, noir, hostile. Je regarde les ombres qui dansent dans la fenêtre.

J’ai reçu le carton ce matin. C’est comme ça, je ne pose pas de questions. J’ai toujours le choix : oui ou non. Mais le non est symbolique. C’est un non qui veut dire j’ai peur, je ne suis pas à la hauteur, oubliez-moi. Sauf qu’ils n’oublient jamais. De toute façon, moi, je me suis engagé. Et je ne suis pas du genre à me dégonfler.

 

Ne jamais refuser.

 

Un tour à la salle de bain et je suis prêt. J’enfile mon chandail, je remonte le capuchon sur ma tête. L’hiver arrive, je devrais laisser pousser mes cheveux, mais j’ai l’air plus endurci quand je suis rasé.

Il fait froid, comme je le pensais. J’augmente le volume de mon iPod et j’accélère le pas pour me réchauffer. Dans mes écouteurs : Le Canon de Pachelbel. J’ai téléchargé une version qui dure une heure. D’habitude, c’est bien assez pour me rendre là où j’ai besoin d’aller. Ça pourrait être n’importe quelle musique, même la trame sonore de Rocky, mais j’essaie d’éviter de tomber dans le cliché. Le classique, ça me remet les idées en place. J’ai lu des études là-dessus. Il semblerait qu’en entendant ça, le cerveau produit plein de dopamine et ça fait baisser la tension artérielle. Bref, c’est bon pour le cœur. Puis quand je sens les battements qui s’affolent à mesure que j’avance, je me dis que ça ne peut pas nuire. Il y a même certaines notes qui stimuleraient la production d’acides aminés, genre un sol pour l’aspartate ou un la pour le glutamate, mais je ne suis pas sûr de saisir ce que ça changerait dans mon corps. D’après ce que j’ai compris, ils ont surtout testé ça sur des animaux. Les vaches produiraient plus de lait en écoutant Beethoven que les Beatles. Je ne sais pas si les Beatles l’auraient mal pris.

Je ne suis pas fou non plus, je ne crois pas tout ce que je lis. Et même si j’y croyais, je n’irais pas parler de ça aux autres, à ceux qui sont sur la liste avec moi, leur demander ce qu’ils écoutent, s’ils écoutent quelque chose. Je ne saurai jamais si ça fait une différence pour eux aussi. De toute façon, on ne se parle pas. C’est comme ça.

 

Ne jamais se parler.

 

Un pied devant l’autre. Je me concentre sur le mouvement de mes jambes, de mes muscles qui se contractent, qui se préparent. Les maisons défilent, les trottoirs, les rues, les terrains vagues; je ne les vois plus.

Sur le carton qu’ils m’ont envoyé, seulement une adresse et puis c’est tout. Il ne me faut rien de plus, dans le fond. Et l’adresse, j’y suis rendu. De l’extérieur, c’est un entrepôt comme tous les autres. Cubique comme tous les autres. Bétonné comme tous les autres. J’enlève mon capuchon et mes écouteurs. Pachelbel devra attendre. J’ai besoin de tous mes sens. J’ai besoin d’entendre les pas feutrés ou les cris, peu importe ce qui m’attend à l’intérieur. Je pousse la porte principale, aux aguets, prêt à affronter le danger. Je me tiens droit, les poings serrés, les yeux défiants.

Seul. Il n’y a que le silence pour m’accueillir entre ces murs sombres et crasseux. Je contemple les alentours, examine mon possible champ de bataille. Ici et là, quelques fenêtres placardées, d’autres laissées en offrande au vent glacial qui s’y engouffre. Aucun bruit. Au sol, de la poussière accumulée, une tache d’huile visqueuse, une pile d’objets oubliés. Ça sent la rouille et l’humidité, ça sent le temps qui passe et les souvenirs entreposés. Toujours aucun bruit, excepté peut-être ce clopinement lointain, comme un murmure en attente d’être amplifié. Et justement, il s’amplifie. Les bruits de pas se répercutent contre les murs, se multiplient encore et encore et m’encerclent, armée bruyante et pourtant invisible. Je me sens pris au piège, prisonnier d’une toile que je n’ai pas su éviter.

 

Ne jamais reculer.

 

Et alors, je le vois, tournant le coin, minuscule point noir dans cette immensité, menaçant sous le néon clignotant. L’homme s’approche de moi. Je fais un pas, puis un autre. Je ne vais pas l’attendre ici, au centre de cette pièce vide, les bras ballants et la sueur au front. Je marche, lentement, les mains moites et le cou raide. J’avance jusqu’à me trouver devant lui, face à face, nez à nez, tous les deux enfin arrêtés. L’homme est plus petit que je l’avais cru, plus vieux et plus courbé. Ses cheveux en bataille retombent sur ses oreilles et ses sourcils, cachent son front probablement ridé. Il a un tic qui tiraille le coin gauche de sa bouche, sorte de grimace involontaire.

 

Ne jamais sous-estimer ladversaire.

 

Sans un mot, l’homme se remet en marche, tourne autour de moi. Il boitille, une de ses jambes semble complètement raide. Je sens son regard encore vif traverser ma nuque, traverser mon corps pétrifié par le froid et l’adrénaline. Ses yeux comme autant de mains me fouillent, me scrutent au plus profond de ma chair et de mon âme. Même Pachelbel ne pourrait plus me calmer maintenant. Je demeure ainsi immobile une minute, deux minutes, cinq minutes. Seul le corps en mouvement de l’homme brise la fixité de ce moment qui me paraît sans fin. Il revient devant moi pour me tendre une main froide et rugueuse que je serre en tremblant, méfiant. Je n’ose rien faire, ni une poussée ni un coup. Je ne comprends plus pourquoi je suis ici, face à l’homme âgé, face à l’homme presque nain.

 

Ne jamais hésiter.

 

Je ne vois pas son élan, son poing vers moi. Je ne sens pas tout de suite ma douleur. À bout de souffle, je me laisse glisser au sol pendant que l’homme s’éloigne en boitant. Déjà, il s’en retourne comme il est venu, me laissant seul contre le froid du béton qui m’engourdit. Au coin, le néon clignotant me renvoie ma consternation en plein visage : j’ai hésité, j’ai hésité, j’ai hésité.

Ce n’est pas la peine de me relever. Il n’y aura plus de cartons, plus de listes, plus de battements de cœur à calmer à coups de Pachelbel. Seulement mon nom comme une risée, comme un échec à effacer, seulement cette envie de sombrer dans l’oubli. Sauf qu’ils n’oublient jamais.

 

Si Louis Cyr avait dansé


, p. 14-16.

Ce qui me fascine quand je vois des performances de danseurs ou d’artistes de cirque c’est à quel point ils ont réussi à pousser leur corps plus loin que le commun des mortels c’est les regarder bouger c’est admirer leurs muscles et leur souplesse leur abandon même leur confiance en leur propre corps mais aussi en celui de l’autre ce qui me fascine c’est leur capacité à se mettre à nu à s’exposer à faire de leurs gestes une partition

je ne peux pas dire non plus que je suis une grande adepte de danse la plupart du temps je ne comprends pas ce qui se passe je ne sais pas s’ils dansent avec la lumière ou autour et pourquoi tout à coup il y a un homme en caleçon et une fille en robe de mariée qui fait du lip-sync en haut d’une échelle et après personne ne bouge je ne suis peut-être pas le public cible j’ai toujours préféré le théâtre les mots me semblent plus faciles à saisir me donnent quelque chose à quoi m’accrocher

pas que je me plaigne je vois tous ces spectacles gratuitement je travaille comme placière dans un théâtre à temps perdu il suffit de quelques bonjour bonsoir bon spectacle répétés à des gens qui n’en ont rien à faire de moi et après je peux m’installer tranquille dans un coin noir et profiter de la représentation ce n’est pas toujours bon mais c’est varié

dans la toilette des employés le néon clignote avant de s’allumer alors on est plongé quelques secondes dans le noir à écouter le robinet couler goutte à goutte avant que la lumière se fasse sur la céramique tachée je m’attends toujours à ce qu’il y ait un pendu dans la douche installée pour dieu sait quelle raison je ne sais pas pourquoi dans ma tête un clignotement de lumière vient avec une mort à la fin

l’autre jour à la cafétéria un homme m’a demandé dans quel département je travaillais en fait il se moquait bien de ma réponse je ne suis même pas sûre qu’il l’ait entendue il m’a juste dit pourtant t’as un corps de danseuse avec un petit sourire en coin je n’ai pas osé lui demander quel genre de danseuse dans tous les cas c’était clairement pour me faire comprendre qu’il m’avait remarquée et je trouvais ça un peu déplacé j’avais l’impression qu’il me tâtait le corps de son regard malsain j’ai eu envie de lui chanter mon corps c’est mon corps ce n’est pas le tien tu as ton corps à toi laisse-moi le mien c’est quand même une des premières chansons que j’ai apprises je pense que ma mère voulait s’assurer que je saurais mettre mes limites dans la vie

pour me défouler je suis allée m’entraîner je voulais pousser mon corps à l’extrême sentir mes muscles travailler et mon cœur se gonfler je voulais me sentir vivante pourtant le lendemain j’avais plutôt l’impression que mon corps voulait mourir je suis abonnée au gymnase depuis six mois mais ça devait en faire deux que je n’y avais pas mis les pieds ce n’est pas ma faute j’ai toujours une bonne raison récemment j’ai déboulé les escaliers j’avais du mal à marcher je n’allais certainement pas courir de toute façon je dois avouer que je suis un peu paranoïaque quand je m’entraîne j’ai toujours l’impression de me faire observer je redouble d’efforts mais je ne lève pas lourd juste vingt livres des fois trente ne riez pas un jour qui sait je pourrais en lever quatre-vingt ou cent je pourrais devenir une femme forte je serais huilée et bronzée je serais impressionnante

je viens justement de voir Louis Cyr le film bien sûr lui on ne peut plus vraiment le voir sauf en statue mais c’est rare que je passe par Saint-Henri il me semble que c’est là qu’elle est érigée en tout cas j’ai déjà travaillé dans une pataugeoire qui portait son nom voir des faits réels transposés dans un film me fait parfois douter de leur véracité

pas que je voudrais tant que ça lui ressembler je pense que sur moi ça aurait l’air exagéré mais au moins j’imagine qu’il n’y aurait plus de clients malpolis qui m’ignoreraient ni de peur du noir ni de visions de pendus dans la douche ni de vieux collègues pour me reluquer

on me respecterait on me cèderait le passage je fendrais les foules et j’avancerais dans la vie comme l’arme de destruction massive que je serais devenue j’existerais indéniablement.