16 décembre 1990


, p. 41-44.

Tu n’étais pas encore vasectomisé ; cela viendrait plus tard. Tu as lâché un râle immense, puis tu as roulé sur le côté. Tu n’avais pas enlevé tes bas. Ce n’était pas un oubli. Tu ne le faisais presque plus depuis huit ans. Tu as étiré ton bras dans l’obscurité à la recherche d’une boîte de mouchoirs, guidé par le rétroéclairage du réveil-matin.

Dehors, les dernières neiges fondaient. Des traînées blanches, grises et sales dans les rues de Varennes. La soirée avait été douce, l’une des rares depuis longtemps. Toi et ton épouse aviez partagé un souper dans un restaurant banal, mais qui malgré tout vous convenait ; vous n’avez jamais été des gens de haute gastronomie. Tu avais commandé tes fameux fettuccine aux fruits de mer, que tu aimais voir baigner dans la sauce, et elle des brochettes de crevettes. Ça coûte cher, mais ce soir on ne regarde pas les prix, lui avais-tu dit. Surtout, vous aviez bu du vin. Beaucoup de vin. Ça ne t’a toutefois pas empêché de prendre le volant. Ça ne t’en a jamais empêché.

Sur la route du retour, tu es redevenu le jeune garçon fringant que tu étais à vingt-deux ans. Désinvolte, rebelle et débordant de charme. Tu as fait rire ta femme, tantôt feignant une conduite maladroite, tantôt lançant une plaisanterie dont tu riais toi-même. Une fois dans votre modeste appartement, vous avez congédié la gardienne et envoyé vos deux jeunes garçons au lit. Vous avez continué à boire. Du vin encore. Puis tu es passé à la bière. Ta femme te connaissait trop bien. Elle savait que c’était le moment où vous cesseriez d’être ensemble même si vous étiez dans la même pièce. Après tes premières gorgées, elle a saisi ton bras pour court-circuiter la routine et t’a adressé un clin d’œil en indiquant la chambre à coucher. C’était en mars 1990.

 

Quelques mois auparavant, le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’effondrait. Ce jour historique, comme presque tous les autres jours de l’année, tu t’es enivré devant la télévision jusqu’à ce que l’ivresse te cloue sur ton fauteuil désigné. C’était un jeudi, jour de paie. Au lieu de ta traditionnelle caisse de six bières, tu en as acheté une de douze. Tu n’envisageais pas l’idée qu’il y ait toujours une bouteille capsulée le lendemain. Une longue soirée s’annonçait pour toi. Devant les images du Mur de la honte qui défilaient dans les reportages, tu hésitais à réagir, à interpréter ces signes. On escaladait cette structure de béton, on lui retirait des pans entiers. Avant que la commentatrice ne prononce le mot « Allemagne », tu cherchais à te souvenir où donc se situait cette fichue ville. Berlin, Berlin… France ? Non. Pas la Russie… Ah ! l’Allemagne, c’est ça. C’était officiellement la fin de la guerre froide.

Après le florilège d’idées confuses qui a occupé ton esprit une bonne partie de la soirée, tu en es venu à ressentir un soulagement. Tu as levé ton coude haut dans les airs et tu as plissé tes yeux, comme chaque fois que tu parviens à une conclusion au bout d’un cheminement long et tortueux. C’est une bonne chose, as-tu dit, seul dans le salon. Une bonne chose.

Après les images du Mur, tu as eu droit aux intarissables discours des politiciens. On parlait d’un monde enfin libre. Libre pour vrai. La menace nucléaire n’était plus seulement en suspens. Elle était écartée. La guerre froide n’agissait plus sur les esprits depuis des années déjà, mais on faisait comme si, ce soir-là. On célébrait partout cette grande victoire pour l’Occident.

À l’usine, sur l’heure du dîner, on en parlait beaucoup les jours d’après. Alors que tu étais occupé à faire tes mots croisés et à siroter ton café tiède, un collègue t’a interpellé. Berlin, c’est où ça déjà ? Tu as d’abord haussé les épaules, puis la réponse t’est revenue. En Allemagne, je pense. C’est une bonne nouvelle, t’a-t-il répondu, c’est fini les nazis. Tu avais assez de discernement pour comprendre que les nazis n’avaient rien à y voir, mais tu as seulement acquiescé. Une bonne nouvelle, oui. Puis tu t’es replongé dans tes mots croisés.

 

Neuf mois après cette soirée de printemps, tu conduisais Maman par un soir de tempête. Il était passé minuit. Les flocons fouettaient le pare-brise de la camionnette. Tu te sentais plus calme que les deux premières fois. Plus en contrôle. C’était le 16 décembre 1990. Je viendrais au monde quelques heures plus tard. Sans difficulté, sans imprévu.

À l’hôpital, tu m’as pris dans tes bras. Tu as ressenti une chaleur dans la poitrine, une de ces joies si rares dans une vie. Qu’est-ce que cela changeait que ton troisième fils vienne au monde après la chute de ce mur, après la fin de la guerre froide ? Il y a longtemps que le régime soviétique n’était plus ce qu’il avait été. Une mouche dans l’ombre de l’hégémonie américaine, tout au plus. Tu te persuadais toutefois que le monde qui accueillait ce nouvel enfant était un monde nouveau, plein d’espoirs et de promesses.

Tu m’as confié aux bras de Maman et, bientôt, la semaine suivante peut-être, tu as recommencé à penser à tes heures en double. Aux problèmes mécaniques de ton automobile. À ces quelques gars à l’usine qui parlaient dans ton dos. À la charge financière supplémentaire qu’impliquait la naissance d’un autre enfant. Il faudrait travailler un peu plus, mais au moins, on pouvait désormais travailler sans devoir garder un œil sur le ciel. C’est du moins ce qu’on disait à la télévision. Le ciel, lui, ne t’avait pourtant jamais paru menaçant, mais qui étais-tu pour en juger ?

Le soir de ma naissance, un employé de l’hôpital est passé dans le couloir alors que tu me tenais dans tes bras. Il lavait les planchers. Il a levé son crâne dégarni et, à ma vue, sa moustache s’est agitée. C’est un beau bébé, ça ! En santé, en plus. Vous savez ce qu’on dit ? Les enfants qui naissent aujourd’hui vivront dans un monde heureux. On l’a gagné, notre paix, monsieur.

Il a poursuivi son chemin, traînant toujours sa vadrouille humide sur le plancher comme un aveugle traîne son bâton. Puis il s’est retourné.

Vous direz félicitations à sa mère.

L’homme qui se baignait dans le feu


, p. 7-10.

Le ventre nu de mon père, gonflé comme un ballon de basketball sur le point d’éclater, pointe au soleil. Il est sur le porche, les yeux mi-clos, assommé par quelques bières bues au cours de l’avant-midi. C’est juillet, il fait frais. Louis et Jean-René traînent derrière moi leurs pieds dans l’herbe folle de mon terrain mal entretenu alors que, de sa voix nasillarde et traînante, mon père nous interpelle.

Nous ne comprenons pas d’abord ce qu’il marmonne. Il répète en haussant la voix, détache chacun de ses mots chargés de défi : « Avez-vous déjà vu l’homme qui se baigne dans le feu ? » Habitués aux fresques de mon père, je vois déjà mes deux copains aiguiser leur sourire le plus amusé. Tout comme moi, ils pressentent un évènement imminent et singulier. Mon père n’affiche aucune expression. Seule sa respiration devient plus difficile. Je ne sais pas quelle attitude convient le mieux dans cette situation, sous le regard intrigué de mes amis. J’imite leur sourire de carnassier ; j’affecte de prendre autant de plaisir qu’eux à voir mon père se tourner en ridicule. C’est lamentable, mais c’est ainsi : le bon sens fait peu de poids face aux apparences lorsqu’on a quinze ans. Cela a toujours été le mode d’action de mon père : impossible de prévoir quand il sortira de sa torpeur pour provoquer la honte et la gêne autour de lui.

« Avez-vous déjà vu l’homme qui se baigne dans le feu ? » répète-t-il pour la troisième fois. Je ne réponds pas. Mes amis, eux, sont forcés d’avouer sous son regard insistant qu’ils n’ont jamais vu L’homme qui se baigne dans le feu, ce qui pourrait bien être le titre d’un spectacle de foire.

Je le suis dans la cour arrière et jette un coup d’œil à notre grande piscine gonflable. Il n’y a personne à alerter, aucune autorité morale à convoquer pour le raisonner. Il n’y a que moi et lui, dans cette demeure en ruines. Il pénètre dans la remise et en ressort, un gallon de gaz à la main. Mon inquiétude monte d’un cran. Et pourtant, je ne bouge pas. Louis et Jean-René demeurent eux aussi immobiles, mais je les imagine sans mal se frotter les mains, trop contents d’être témoins d’un nouveau scandale de la famille L’Adieu.

Mon père dévisse le bouchon et déverse en cercle le contenu du gallon dans la piscine. Lorsqu’il considère en avoir mis assez, il range le liquide, puis glisse sa main dans sa poche d’où il sort un petit objet métallique : un briquet Bic. Comme s’il était dans les mœurs les plus courantes d’agir de la sorte et sans laisser transparaître le moindre doute, mon père met le feu à la surface de l’eau et grimpe les barreaux de l’échelle. Puis, il plonge.

Il est fou, mon père est fou.

Cette constatation s’impose comme une vérité indiscutable alors que mes amis troquent leur fascination pour de l’inquiétude. Au bout d’un moment, mon père émerge à la surface, au milieu du cercle formé par les flammes. Son visage affiche une puissante expression de fierté. L’espace d’un instant, ses rides s’ouvrent et se déplient sur le présent. Une lueur de vie illumine sa prunelle jusque-là éteinte. Mon père a de nouveau vingt ans, et il s’attend à des applaudissements. Il agite les bras, danse, se moque de nous. Mes amis sont figés, terrifiés. Je le supplie de mettre fin à cette farce dangereuse, le menace d’appeler les pompiers. Mais je n’ai pas terminé de formuler mes menaces que les flammes commencent à lécher le pourtour gonflable de la piscine.

Une épaisse fumée noire s’élève dans les airs et traverse le feuillage des arbres. Mon père, sous les effets de l’alcool, ne réalise pas l’ampleur de la chose. Je me tue à lui crier de faire quelque chose, mais il regarde, hébété, les flammes danser de manière inquiétante.

Le gaz à la surface de l’eau est entièrement consumé, mais le rebord en caoutchouc brûle toujours. J’attrape une serviette qui traîne, et après m’être efforcé d’étouffer le feu, je parviens à l’éteindre. Le plastique est passé du bleu indigo à une teinte charbon. L’air contenu dans le rebord s’échappe, puis, lentement, la piscine se ratatine et libère tout autour d’elle ses litres et ses litres d’eau.

Désorienté, mon père évacue la piscine, agrippe la serviette dont je me suis servi et l’enroule autour de sa taille. Il avale ses mots, tente de justifier sa bêtise en nous racontant que c’est un tour qu’il réussissait pourtant avec succès, à vingt-cinq ans, dans des piscines creusées en béton… Un silence gênant s’ensuit, puis mon père disparaît prestement à l’intérieur.

Le rideau est tiré, le spectacle terminé, mais ma consternation demeure. Nous quittons ma cour, laissant derrière nous l’épave de ma piscine. J’aimais cette piscine, mais plus encore, c’est une énième part d’espoir qui s’est envolée sous mes yeux; celui d’obtenir quelque chose de plus qu’un énième épisode pathétique de la part de mon père. Je me calme et feins l’indifférence complète, espérant secrètement que Louis et Jean-René effacent promptement de leurs mémoires les derniers évènements qui, je le sais trop bien, sont par essence inoubliables. Puis, je me mets à attendre le prochain incident qui jettera un peu d’ombre sur cet après-midi insolite. Mais il n’y aura rien d’autre, cet été-là.

Nous avons quinze ans. Nous n’avons aucun pouvoir sur le monde; nous le subissons. Et nous affectons d’être invincibles.

Tous les sages sont libres


, p. 43-46.

Je n’ai pas allumé la télévision, je n’ai pas marché trop fort et j’ai gardé ma langue bien au fond de ma gorge. C’était le premier jour des vacances et j’étais seul. La mémoire encore bercée de rêves, j’ai monté les marches couvertes d’un tapis abîmé : brûlures de cigarette, taches de boisson gazeuse et boue séchée. Une mosaïque de notre temps vécu dans cette maison sans âme, où chaque projet qui y naissait s’y réduisait en cendres.

Je me suis mis à fouiller les recoins du garde-manger. Je ne connaissais rien à la science culinaire et c’est bien ce qu’elle était pour moi : une alchimie mystérieuse, seule réservée aux initiés dont je ne faisais pas partie. J’espérais un grand pot de Nutella avec un pain aux tranches larges et moelleuses. La perfection au déjeuner pour un petit gars de onze ans. Mais il n’y en avait pas, il n’y en avait jamais. « 4,95 $ le pot, faut-tu être fou » disait Maman. J’ai ouvert un paquet de biscuits soda et me suis versé un grand verre de Coke, collation qui aura répondu à mes fringales chaque fois que je me retrouvais seul au cours de ces années perchées entre l’enfance et l’adolescence.

Puis, j’ai enfilé un manteau matelassé aux couleurs de la décennie précédente. Vert fluo, noir et saumon. Dans son dos, des lettres imprimées formant en capitales le nom LOS ANGELES. Une ville qui n’avait jamais eu la moindre signification pour quiconque dans ma famille, et qui n’en aurait sans doute jamais. Nous endossions pourtant ces signes qui ne voulaient rien dire, car le pouvoir et la volonté d’en choisir des plus significatifs nous échappaient. Avec ça sur les épaules, j’allais cuire comme un œuf à la coque. Pas question, toutefois, que je le retire.

Ce manteau, c’était le tien.

La fin des classes aurait dû me réjouir. Mais la solitude imposée m’en empêchait ; je ne reverrais pas Petite Sangsue avant deux longues semaines. J’étais en effet le seul à ne pas participer à l’expédition d’été organisée par les professeurs de mon année. Les raisons proviennent parfois d’intuitions, parfois de secrets. Cette fois, la raison demeurait simple : c’était un chiffre. Quatre cents piastres. J’avais eu beau plonger et replonger ma main dans les craques du sofa, je n’avais repêché au total qu’un beau gros deux piastres qui avait au moins payé la location d’une cassette de Super Nintendo. Contrat III.

Un morceau de bois dans les mains, je déambulais dans les rues pleines de silence de Saint-Amère. Ma branche devenait tantôt un fusil de précision pour éliminer des guérillas invisibles, tantôt un bâton enchanté capable de ralentir les voitures qui passaient, voire même de les immobiliser si je me positionnais stratégiquement aux abords d’un arrêt. Enfin, je me suis avancé dans un boisé dont les arbres, serrés les uns contre les autres, formaient un îlot de fraîcheur. La sueur continuait d’inonder mon dos, mais je m’obstinais à garder mon armure trop ample.

Étendu sur un lit de mousse, la tête pointée vers le ciel clair, j’ai glissé ma main dans ma poche et en ai sorti une lettre froissée. La dernière que tu aies écrite. Je l’ai parcouru des yeux, la contemplant plutôt que ne la lisant. Pour moi, c’était une œuvre. Ta grande finale avant de tirer ta révérence. Tu n’étais pas fou, je le sais. Seulement, ton cœur était déjà trop gangréné par cette maison, cette ville, cette vie. La résignation t’avait fait vieillir trop vite. Tu n’avais plus vingt ans, tu avais des siècles. Je l’ai rangé dans ma poche et, d’un pas indolent, me suis remis en route.

Au loin, j’ai aperçu une forme familière.

C’était un petit homme, le dos voûté, cramponné sur sa bicyclette à laquelle se rattachait une bizarrerie artisanale ; sorte de chariot où étaient empilées bouteilles vides et canettes consignées. Canette Lafortune, sourd-muet et idiot du village. À la vue de son énorme backpack, j’ai compris que le grand jour était venu. Celui que je n’attendais pas.

Aux commandes de son bolide à ramasser les corps morts de l’Univers, il avait un jour renversé Petite Sangsue par accident. Mon ami s’était mis à pleurnicher sur le champ, comme la mauviette qu’il est, mais je ne m’attendais pas à ce que Canette fasse de même, braillant et beuglant ce qu’on devinait être un fleuve d’excuses. Les deux s’étaient rapidement réconciliés, et derrière le I.G.A. autour duquel Canette avait l’habitude de flâner, il avait fait appel à un feutre et quelques bouts de cartons pour nous partager son rêve : économiser et quitter Saint-Amère pour toujours. Chevaucher en toute liberté sa bicyclette jusqu’en Colombie-Britannique, la moustache au vent. J’ai alors compris qu’on jugeait à tort Canette. Contrairement aux ivrognes de cette ville, il avait constaté que le sol d’ici était irrémédiablement mauvais.

J’ai couru à toutes jambes vers lui et j’ai hurlé son nom. Encore et encore. Son pied avait déjà enclenché le dérailleur de son vélo. Impossible, de toute manière, que ma voix ne traverse son oreille défectueuse. À bout de souffle, je l’ai regardé s’éloigner. J’aurais aimé, en guise d’adieu, lui offrir les bouteilles vidées par mon père, soir après soir. Mes bras d’enfants n’étaient hélas pas assez forts pour porter ce qui était un trésor pour lui, une malédiction pour moi. Seul témoin de cette scène, j’ai regardé au loin la silhouette du plus pauvre d’entre nous diminuer sur le fil de l’horizon. S’offrir, sans vagues et sans remous, la liberté. Je parierais tous les biscuits soda du monde qu’il avait encore sur lui cette vieille carte postale illustrée d’une photographie des Rocheuses. À chacun son bout de papier ! Et puis, tant pis pour Petite Sangsue… Assister à ce départ, à ce moment singulier, c’était ma seule compensation en ce début des vacances. Je ne pouvais m’empêcher, tout en le fixant, de considérer le temps passé et le temps à venir.

Vincent, tu étais un lâche, mais tu étais aussi mon frère.

Ton sang dans mes veines, ce sang de plusieurs générations d’alcooliques, de matamores, d’esprits fragiles, je me suis alors promis de le transmuter. C’était décidé, ce serait mon alchimie à moi. Les croquemorts de cette ville ne m’auraient pas ; ton chemin ne serait pas le mien. Faire en sorte que ma fierté ne soit ni une pierre trop lourde pour être portée ni un mensonge regrettable, mais une force puissante et incandescente, seule capable de faire de moi quelque chose comme un homme d’action. Un homme libre. Car être libre, l’être vraiment, c’est faire mentir l’histoire que l’on a écrite sur les doigts. Celle qui précède notre naissance et que nos pères écrivent à notre place.

Ces histoires écrites à même leur manque de courage et qui décident d’où nous venons.

L’amour au temps de Babar


, p. 48-51.

Dès l’âge le plus tendre, on aura saboté mes espoirs amoureux les plus sincères. À mon grand regret, cette plaie ne se sera jamais refermée, et il ne sera resté dans cet horizon qu’une réserve regrettable qui m’aura empêché de m’engager (je m’excuse Louise). Ce sabotage de la pire espèce remonte à une époque où le héros de ma vie était un roi-éléphant anthropomorphe : Babar, que je retrouvais chaque jour pour quelques aventures naïves, douces et faites pour l’oubli. Ma faculté du langage n’était alors pas tout à fait au point. Lorsque je levais mon petit doigt boudiné vers l’écran à sa vue ou à celle d’un autre éléphant, que ce soit dans cette émission jeunesse ou dans un documentaire animalier, je prononçais pour désigner l’animal ce mot qui nous vient du fond des temps : yoyo.

À la même époque, une chanson pop envahissait les ondes. Partout, on l’entendait. À la quincaillerie, au Valentine, dans une automobile passant à toute vitesse sur une rue tranquille et, surtout, dans ces innombrables épluchettes de blé d’Inde qui ont meublé mes jeunes étés. Et de cette chanson, un passage :

 

Lautre jour on ta pogné les culottes baissées
Avec la petite Julie, la dévergondée
Cest péché ces choses-là quand on nest pas marié
Mais tu sais mon cœur on taime encore
On veut juste pas quy tarrive de tort
Pis surtout cest que les voisins commencent à jaser

 

Mes frères et mon père ne manquaient jamais l’occasion de me rappeler cet incident survenu il y avait près d’un an, et dont ma mémoire n’avait gardé aucune trace : on m’avait, me disait-on, surpris les culottes baissées avec Julie, la petite voisine d’en haut et pas d’à côté (le chanteur s’était trompé, mais pas sur le fait qu’elle était dévergondée). Seuls tous les deux, dans l’obscurité du cabanon. Et quand je leur demandais si la chanson s’adressait vraiment à moi, ils empruntaient aussitôt un air stoïque et hochaient la tête dans un synchronisme troublant qui achevait de me convaincre. À peine y avait-il l’ombre d’un sourire moqueur sur leurs lèvres. J’étais bien entendu persuadé que cette chanson avait été écrite à propos de moi et de moi seulement. Ça ne pouvait être une coïncidence : tout y était. J’avais quatre ans, j’étais une vedette. Rien ne me semblait plus normal. Et puis, s’il fallait avoir fait si peu et endurer de temps à autre les railleries de ses proches pour être une star, alors oui, pourquoi pas.

J’étais donc un enfant précoce. Mais Julie et moi, ce n’était pas qu’une histoire de fesses : j’étais amoureux. L’amour, le vrai. Celui où l’on s’invente de formidables récits, réunissant Ninja Turtles et Barbies dans une complicité remarquable, oubliant pour un moment à qui appartient tel ou tel jouet. Celui où l’on s’échange des promesses d’avenir autour d’innombrables jujubes, trésors de toutes les saveurs.

Pourtant, cette idylle aura été de courte durée. Et c’est avec une précision photographique que je me souviens de ce jour déterminant : celui où elle reçut la visite de son funeste, de son horrible cousin.

L’été tirait à sa fin, le temps était frais. Le ciel barbouillé de gris était traversé de temps à autre de rayons pâles, seules lumières de cette journée. Son cousin, une véritable brute qui me surplombait d’une tête, était plus vieux d’une année. D’emblée, je n’ai ressenti aucune acrimonie à son égard. La possibilité d’une amitié me réchauffait même le cœur; Julie, en sa qualité d’amante, jouerait le précieux rôle de diplomate. J’étais en amour, et j’aurais bientôt un ami capable de me défendre contre les tyrans de ce monde. Quel formidable départ pour la vie.

Mais voilà : leurs intentions ont rapidement été dévoilées par la position stratégique qu’ils ont adoptée lorsque, innocent, je les ai salués. Tous les deux sur le balcon du troisième étage, moi sur la pelouse. Seul, en bas, vulnérable sur tous les flancs. C’est d’abord lui qui a soulevé son énorme fusil à l’eau sophistiqué, une lueur sardonique dans les yeux. Lorsqu’il a pressé la détente, Julie s’est esclaffée. Et à son tour, en dépit de mes objections énergiques et pitoyables, elle a soulevé son calibre menaçant, quoique plus petit, chargé d’une eau plus froide encore.

Comme je souhaitais être un yoyo. Boire de ma trompe imaginaire ces jets d’eau qui n’en finissaient plus de me pincer la peau et l’orgueil, leur renvoyer à la figure, et écraser leurs sales petites bouilles complices. Hélas, je n’avais qu’un nez retroussé, un t-shirt de Spider-Man mouillé, et un tout petit cœur brisé, broyé, jeté.

Il est tout recollé maintenant : avec le premier baiser d’adolescence, la première fois où on se dit je t’aime et qu’on y croit presque, la première fois qu’on ose bien se glisser nus comme des vers sous les couvertures. Mais il est mal bricolé; le vent de l’hiver y pénètre par les échancrures d’une colle qui ne fut jamais assez solide (je m’excuse Isabelle). Depuis, l’amour m’est toujours apparu comme un piège habile et dangereux (je m’excuse Sophie). Je n’ai pourtant jamais voulu que respirer, respirer bien, et respirer à deux.

Julie, si tu lis ceci, sache que je n’ai rien oublié.

Et surtout rien pardonné.

Le sourire de Moïse


, p. 17-21.

La main de mon père pesait lourd sur mon épaule. Ce n’était pas seulement le poids de sa main d’homme, c’était celui d’une proximité inhabituelle, suspecte. Je n’avais peut-être que six ans, mais je savais que ce qu’il s’apprêtait à me dire devait revêtir un caractère grave et exceptionnel. Il s’est penché à ma hauteur, et m’a regardé droit dans les yeux : « Écoute-moi bien, Nathan. Écoute-moi très bien. Ce soir, comme tu le sais, c’est la finale de la coupe Stanley. Le Canadien de Montréal contre les Flames de Calgary. Ce que tu sais pas mon gars, c’est que chaque fois qu’un homme de notre famille a eu ton âge et que les Glorieux ont participé à une finale, et bien… on a gagné. »

Il a fait une pause, et s’est mis à débiter les dates et les noms comme si rien au monde n’était plus évident que leur association : « 1931. Maurice Mausus, ton grand-père : six ans. Les Canadiens affrontent les Black Hawks et remportent la coupe. 1953. Albert, ton oncle : six ans. Les Canadiens écrasent les Bruins un à zéro. La coupe de nouveau! 1958. Ton père : six ans. Les Canadiens volent encore une autre fois la coupe aux Bruins. 1968. Ton cousin, Paul : six ans. Les Blues de Saint-Louis s’inclinent devant les Canadiens. 1979. Les Canadiens éliminent les Rangers de New York et gagnent encore la coupe Stanley : ton frère, Moïse, a six ans. »

Il s’est interrompu de nouveau, puis il a repris.

« Et aujourd’hui, c’est ton tour, mon garçon. Il est de ta responsabilité, Nathan, de nous faire gagner et de perpétuer la tradition. Les Mausus comptent sur toi, le Québec entier compte sur toi! Et pour te dire la vérité, ton père a mis un bon paquet d’argent en jeu… Si jamais on perd cet argent, Dieu sait si ton frère pourra fréquenter l’université et tu sais qu’il y tient, hein? Le premier d’entre nous à s’y inscrire. Tu n’as rien de spécial à faire, je t’assure. Regarde le match. Rien d’autre. Regarde-le, et pense à ce mot : victoire. C’est la 18

seule chose à laquelle tu dois penser. Victoire victoire victoire! Est-ce que ton vieux père peut compter sur toi? Dis-moi? »

Effrayé, j’ai hoché la tête. Il m’a tapoté l’épaule et s’est levé en prenant une grosse gorgée de sa bière. Nous venions de conclure un pacte que je n’étais pas sûr de comprendre ni de pouvoir respecter. Dans un coin de la cuisine, ma tante Johanne Cimetière, à la chevelure sombre, volumineuse et striée d’une large raie blonde, avait assisté à l’entente officielle et me fixait.

Nous sommes allés rejoindre les autres au salon. Dix-huit personnes — toute notre famille — y étaient entassées de manière épouvantable. Je ne sais par quel miracle nous parvenions à être tous dans cette pièce étroite, mais nous y parvenions. L’atmosphère était saturée d’odeurs désagréables : bière, gin, sueur et parfum bon marché. Les voix assourdissantes de mégères et d’hommes saouls se mêlaient en une joyeuse cacophonie. Tantôt l’on s’insultait, tantôt l’on faisait des blagues méchantes et déplacées aux dépens d’un tel ou d’une telle.

On m’avait planté juste devant la télévision. On voulait être certain que je ne rate pas une seconde du spectacle. Dans un coin, mon frère Moïse était assis dans le fauteuil le plus confortable; le nez dans un livre, imperturbable et silencieux. Installé depuis le début de l’après- midi, il avait pour ainsi dire réservé sa place, non sans récolter quelques regards envieux. Et pourtant, rien ne semblait moins l’intéresser que la partie qui était sur le point de se jouer.

Après d’interminables préambules, le match a enfin débuté. Chaque fois que la rondelle s’approchait d’un but — le nôtre ou celui de l’adversaire — un souffle commun s’élevait, puis retombait lorsqu’un arrêt était fait de justesse ou que le disque se perdait à l’autre bout de la patinoire. Je sentais leurs regards peser sur moi. Celui de ma tante surtout. Une joie secrète illuminait, dès la fin de la première période qui ne s’était pas terminée à notre avantage, son regard de vieille pie. Elle se nourrissait constamment du malheur d’autrui, même de celui d’un gamin de six ans.

Un à zéro pour les Flames. Le ton demeurait toutefois léger et plein d’espoir. Mes oncles, mes tantes, mes cousins et mes cousines échangeaient des paroles frivoles. Ils disaient ne pas s’inquiéter; après tout j’étais là, « on ne pouvait pas ne pas gagner ». Je ne savais pas comment je pouvais y parvenir, mais tout le monde avait l’air de s’y fier. Deuxième période, Claude Lemieux venait d’égaliser la marque. Un à un. Puis, une espèce de barbu roux — que je me rappelle avoir trouvé très laid et à l’air mauvais — nous a fait ravaler notre enthousiasme. C’était Lanny McDonald.

Tout s’est alors mis à débouler rapidement. À la troisième période, Doug Gilmour nous a fait très mal. C’était désormais trois à un pour les Flames. Mon oncle Albert s’est accroupi derrière moi, et m’a frotté les cheveux avec énergie : « Allez Nathan! Arrête de nous faire poireauter! Le suspens a assez duré. Fais-nous gagner! » Une rumeur collective et soudaine s’est élevée. Tout le monde, excepté Moïse, s’est mis à scander : « Na-than! Na-than! » Sur le point d’éclater en sanglots, je ne désirais qu’une chose : détaler bien loin, à l’autre bout de l’univers, et me mettre à l’abri sous mes couvertures à l’effigie de Spiderman. Mais je restais là, hébété.

Pour un instant, les prières des Mausus ont semblé être exaucées. Rick Green nous a fait remonter à trois-deux. On me félicitait, on disait qu’enfin les choses suivraient leur cours normal. Il ne restait qu’une minute et demie. L’excitation était à son comble. Patrick Roy a quitté notre filet; un sixième joueur nous permettrait peut-être d’aller en prolongation. Mais le pari était risqué. Il fallait à tout prit garder le contrôle de la puck.

À une minute vingt-six, Claude Lemieux a renversé brutalement le gardien des Flames et une escarmouche a éclaté. Les joueurs se sont alors retrouvés dans un coin à s’empoigner, à se bousculer. Claude Lemieux a écopé d’une pénalité de deux minutes pour rudesse et de dix minutes pour inconduite.

Un silence inquiet planait dans le temple des Mausus.

Le match a repris. Quelques passes, quelques interceptions. Le disque semblait pris d’une vie propre tant il sautillait. Il restait une minute et cinq secondes. Doug Gilmour a pris le contrôle de la rondelle, puis s’est avancé dangereusement vers notre but désert en levant son bâton. Partout dans la pièce on braillait des « Non! » et des « S’il vous plaît! ». Je sentais toujours le regard de ma tante et son ravissement mal dissimulé peser sur moi. Doug Gilmour a tiré. La puck n’avait pas encore franchi la ligne des buts que Johanne Cimetière a posé la main devant sa bouche et s’est exclamée « Pauvre p’tit gars! » de sa voix criarde.

Dans un sursaut violent, mon père a balancé la télécommande sur le mur. Il restait une minute au match, mais tout le monde savait bien que c’était terminé. Certains ont pris leurs affaires et ont quitté en maugréant. D’autres sont restés à contempler l’écran de la télévision, muets.

Mon cousin Paul s’est levé et a éteint l’appareil.
« C’est fini », a-t-il dit.
L’ambiance n’aurait pas été autrement dans un salon funéraire. Je

me suis retourné vers mon père qui me regardait déjà ou plutôt me fixait. Il n’y avait rien dans ses yeux. Qu’un vide immense. Pas de déception ni de colère, ce que j’aurais préféré. Non, c’était pire. Comme si mon existence même ne méritait pas de susciter ces émotions. J’avais mis fin à la tradition. J’en étais l’assassin : celui qui avait brisé le pacte. Et pourtant, je ne sais comment j’aurais pu influencer ce damné match! Mon père a détourné le regard et n’a plus dit un mot de la soirée. Je me sentais enchaîné à une terrible malédiction.

Puis mes yeux se sont portés sur Moïse, absorbé par sa lecture.

J’ai attendu une dizaine de secondes qui m’ont paru être des heures. Aucune réaction de sa part. La malédiction se resserrait sur moi, inévitable, fatidique. Il a enfin daigné lever la tête. Interloqué, il m’a scruté un instant. Avait-il eu seulement conscience qu’un match de hockey venait d’être visionné ici par toute la famille? Il a sursauté, comme si quelque chose lui était revenu à l’esprit. Il m’a offert un regard bienveillant et ses lèvres ont dessiné un sourire magnifique. Un sourire inoubliable, salvateur. Un sourire plein de bonté. Il a secoué la tête, lentement. Je pouvais l’entendre me dire « Allez, t’inquiète pas Nathan ». Puis il s’est replongé dans sa lecture.

L’étreinte se relâchait, doucement. Et à la décélération de mon rythme cardiaque, je le savais : mon frère venait de me délivrer.

Sang de perdrix


, p. 46-49.

Sa respiration est pesante, décalée et se mêle à la radio qui crache agressivement quelques nouvelles sportives. Ses manières de plisser les yeux, de remuer les lèvres et de poser nerveusement ses mains sur le volant accusent son angoisse et son ivresse. Chaque jour, le chant du coq est celui d’une bouteille décapsulée. C’est un avant-midi d’automne tiède et éclairé. J’ai alors quatorze ans et très peu d’idées sur le monde; ou plutôt trop d’idées et peu de rigueur, ce qui est le propre de la jeunesse. Par ma fenêtre, octobre défile. Tendres et fugaces, mes pensées épousent la saison, profitent de la campagne. L’air pénètre par une étroite ouverture et traverse mes poumons. C’est la première fois que je voyage seul avec mon père. Et encore, puis-je vraiment affirmer sans encombre que nous sommes ensemble?

Nous roulons ainsi depuis trois heures, en direction de l’ancien chalet familial; vendu bien avant ma naissance par mon grand-père, et au grand dam de ses enfants, pour une somme risible dont il ne reste plus rien aujourd’hui; fragment

important d’une époque où mon père était encore à l’écoute du présent, de son présent. L’automobile bifurque à gauche, s’avance dans un chemin terreux peu fréquenté, et s’immobilise.

Nous commençons à marcher le long du sentier, moi traînant une carabine à air comprimé, et lui un sac de sport duquel
on devine lecontenu au son des bouteilles s’entrechoquant. Au bout d’un quart d’heure à avancer d’un pas calme dans les bois, mon père s’arrête net. Il désigne un escarpement et, de sa voix nasillarde et chevrotante, il me raconte qu’un jour, et à cet endroit précis, il fut menacé par un homme armé d’un fusil de chasse. Terré derrière cette colline, mon père et mon frère aîné dans sa mire, il prétendait que ce chemin était le sien. C’était là, semble-t-il, une raison suffisante pour que personne ne puisse l’emprunter. Mon frère avait tout au plus cinq ans. Je me demande s’il se souvient aujourd’hui, du haut de ses vingt-quatre ans, de cette anecdote, et si elle fait partie de son mythe fondateur. Les paroles de mon père retombent, mais ses yeux, eux, parlent encore. Seulement, ils ne s’adressent pas à moi.

Nous reprenons notre route, toujours sans prononcer la moindre parole, et atteignons notre destination. Le chalet en question est modeste, sans charme; et fait face à un lac marécageux où les algues montent jusqu’à la surface de son eau opaque, verdâtre, et sur laquelle s’avance un petit quai étroit et maladroitement construit. Mon père s’assoit sur une vieille table de pique-nique décrépite et, sans prendre en compte ma présence, avale deux bières. Dans le silence le plus complet, des pellicules du passé jouent en accéléré des images qui ne s’affichent que pour lui. Tout autour est immobile, figé. Je préfère le laisser seul et pars explorer les environs.

Des vestiges de feu de camp, des canettes de bière écrasées. Plus loin, un panache d’orignal suspendu à un large bouleau. Je le mets en joue et presse la détente. Observant non sans plaisir les plombs rebondir contre le bois de l’animal, je répète l’exercice à plusieurs reprises. Je tourne ensuite le canon vers le ciel et tire une dernière fois, intrigué par l’impossibilité de connaître précisément l’endroit où retombera le plomb. Enfin, je brusque mon père hors de sa léthargie et lui tends l’arme. D’un geste, il la repousse. Pour je ne sais quelle raison, mon père n’aime plus les armes à feu, lui qui, dans sa jeunesse, était pourtant un habile chasseur. Tout en donnant de faibles coups de pied dans l’herbe jaune, craquante, j’observe ses vêtements. Pour une rare fois, il ne porte pas ses sempiternels habits de travail bleu marin, mais un vieux t-shirt blanc rayé de vert accompagné d’un jean usé et trop grand. C’est un petit miracle en soi qui me réjouit intérieurement : mon père, de corps ou d’esprit, est toujours à l’usine. Aujourd’hui il n’y est pas, mais il n’est pas non plus ici.

Au bout d’un moment, il se lève et m’invite à le suivre.

Nous longeons le lac jusqu’à arriver à un autre chalet, fastueux. Tout de bois rond avec dans un coin une cheminée en pierre, il est décoré de trophées de chasse. Nous inspectons les lieux. La propriété est soigneusement entretenue, mais il n’y a personne. Puis, sans que je ne sache pourquoi, mon père est gagné d’une vibrante et soudaine colère. Il frappe les murs, les fenêtres. Je recule. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Bien sûr, il lui arrive de s’emporter, de vitupérer, de hurler même, mais sa violence ne traverse habituellement jamais ses bras ni ses jambes; comme si son corps la lui refusait. J’apprends alors que le chalet appartient à l’homme en question. Celui ayant menacé mon père et mon frère. M’arrachant des mains la carabine à plomb, il assène de violents coups sur le verrou de la remise attenante au chalet de luxe. Voyant bien que son appétit de vengeance ne nous attirera que de sérieux ennuis, je le supplie d’arrêter. Ma voix a finalement raison de sa furie. Du revers de sa manche, il essuie la morve qui lui pend au nez.

Nous quittons les lieux dans un semblant de calme. Mes nombreuses questions traversent les airs, mais mon père ne daigne ou ne semble pas les entendre. Ses pensées nagent en eau profonde; le coupent du reste du monde. Nous marchons ainsi, dans un silence hiératique, seuls capables de voir la distance incommensurable qui nous sépare.

Sur le chemin du retour, il s’arrête une fois de plus. M’ordonnant de rester là où je suis, il saisit d’un brusque mouvement l’arme-jouet et, d’un pas feutré, disparaît sous les feuillages colorés. Médusé et inquiet, j’attends.

Des branches cassées. Une détonation sourde.

Le voilà qui réapparaît, un peu confus. Au fond de sa prunelle brille une lumière que je ne lui connais pas. Quelque chose comme une lueur de vie pleine, entière, profonde. D’une main, il tient une perdrix couverte de sang et battant vigoureusement de l’aile. Il enserre méthodiquement son cou et, d’un coup sec, le brise. Le regard de mon père redevient alors terne, presque égaré. Nos vêtements tachés du sang de l’animal, nous cachons précipitamment la perdrix dans le sac de sport. Dans la crainte de croiser un garde-chasse, nous pressons le pas. Nous gagnons la voiture, puis ouvrons le coffre arrière pour y fourrer l’arme et l’oiseau. Après trois essais, la voiture démarre et, doucement, s’engage sur le bitume placide.

Je suis dégoûté et comme fasciné à la fois par mes doigts souillés. Je jette un bref coup d’œil sur ceux de mon père. Tout aussi tachés de sang que les miens, ils s’enroulent autour du volant. Et à nouveau, j’entends sa respiration.

Je porte alors mon regard au-delà du pare-brise, vers l’horizon. Une longue route de campagne s’étend devant nous. Une route qui se déroulera, je le sais désormais, à même les énigmes de mon père : ce ruisseau d’ombres que la lumière ne pénétrera jamais — à l’image de ces arbres qui défilent — que par éclats sauvages, fragiles et solitaires. 

La plage condamnée


, p. 43-45.

Le rosbif, c’est bon. Tout le monde le sait comme tout le monde sait que la lutte, c’est arrangé. C’est sûr qu’il y en a qui trouveront quelque chose à dire, mais quant à moi, c’est bon. C’est tellement bon que, même au micro-ondes, c’est un délice inoubliable. Pis je pense bien que c’est encore meilleur.

Paix à son âme, c’est ma mère qui avait inventé ça : le rosbif au micro- ondes. Le four avait dû briser, j’imagine. Pas le choix, le morceau de viande était acheté. Au micro-ondes, pif paf, c’est bon. On n’en parle plus. Ou plutôt j’en parle encore aujourd’hui… Le seul hic, c’est que la recette, je ne m’en rappelle plus.

C’est bête.

J’appelle mon père, l’Angoisse incarnée. Je lui demande, je lui dis : Heille Pa’, as-tu ça la recette de ‘Man?

– Quelle recette?
– La recette de rosbif au micro-ondes de ‘Man, là. Sa recette.
– Non, pourquoi?
– J’avais le goût.

Comme d’habitude, il a jasé pas mal plus que ça, le vieux. Mais dans l’ensemble, c’est ça que ça voulait dire. Le reste, ce n’était pas important. De la peur barbouillée de regrets. Mon père, ça stresse vitesse grand- stress. Ça court à petits pas vite vite dans maison. Ça court tout le temps, tout le temps, tout le temps. Ça sait même pas pourquoi, ça sait même plus vers quoi. Après tant d’heures, de jours, de semaines, de mois pis d’années à la vivre, la panique est passée de la tête au corps. Ça se tord les mains, ça s’inquiète. Ça pense à tout, sauf à ce qui se passe ici et maintenant.

Il y a des personnes comme ça : des usines à problèmes. Quand il n’y en a pas, faut en fabriquer, pis vite. La chaîne de montage de la pensée négative, ça remonte loin. Bien plus loin que Henry Ford, ça c’est sûr. Les problèmes, ça fait quelque chose à faire, quelque chose à penser.

Pour ces gens-là, c’est toujours mieux que d’affronter le silence radio qui trouvent au fond d’eux. Ils prennent peur, ça se comprend. Ce n’est pas pour tout le monde, le silence.

Salut le père.
J’essaie de rejoindre mon frère. Ça sonne, maudit que ça sonne…
Il est trois heures de l’après-midi, il répond. Je l’ai réveillé, tout est normal. « Heille le frère, aurais-tu ça la recette de rosbifau micro-ondes de ‘Man? »

Des recettes de rosbif au micro-ondes dans famille, on s’entend qu’il y en a juste une. Mais c’est comme ça : il faut toujours rajouter « de ‘Man ». Les recettes, il y a du droit d’auteur là-dessus, même dans une famille. Surtout dans une famille. Ce serait comme porter le dernier coup au visage de ma mère de ne pas le mentionner. Pis pour tout dire, il est déjà assez magané comme ça, dans mes souvenirs en châteaux de sable. La mémoire vieillit, la mémoire change.

La mémoire en perd des bouts, pis des gros. Même ceux qui viennent de ta mère.

Mon frère grogne quelque chose. Il me dit qu’il l’a, quelque part, qu’il va me rappeler. Il raccroche, il va se recoucher. Mais il ne me rappellera pas, je le sais. C’est comme ça : il faut que je me débrouille seul, dans cette histoire-là.

Une chose est sûre, je ne dois pas rater mon rosbif. Ce serait trop grave. Si jamais je le mets là-dedans… si jamais je le mets là-dedans pis que je me trompe? Juste à y penser, je tremble, je capote. J’ai le dos qui devient tout trempe. Si jamais je le fais cuire quinze minutes au lieu de douze? Si jamais je réglais la cuisson sur Power 7, pis que c’était Power 6? Je ne m’en remettrais pas, c’est certain.

Il faut que je le réussisse du premier coup, je n’ai pas le choix. Il doit être parfait, comme la première fois que j’en ai mangé. Pis surtout, je raconte tout ça… mais qu’il n’y en ait pas un qui dise que je m’invente un problème, non monsieur.

 

 

 

 

 

 

 

 

Parce que s’il y a bien quelque chose de vrai, quelque chose qu’on ne peut pas prendre à la légère, c’est les gros morceaux de soi qui partent au vent. Vieillir, on aura beau dire ce qu’on voudra, ça se résume à avancer, petit pas après petit pas, vers notre faillite personnelle, inéluctable et insignifiante à l’échelle du monde.

C’est peut-être bien vers ça que mon père passe ses journées à courir, finalement.

Assis dans ma cuisine, le rosbif décongèle devant moi. Sa couleur brune, sa sueur pleine de sang pis ses larmes de souvenirs amochés dégoulinent de partout. Ses cordes lui font des gros bourrelets saillants, comme les miens, pis ses chairs mortes demeurent muettes. Deux heures à regarder le rosbif, deux heures à regarder le micro-ondes, pis sa maudite horloge numérique que je n’ai toujours pas réglée, qui clignote pis qui me fixe. Elle me fatigue, mais le temps qui passe attendra : je suis occupé. J’essaie de retrouver la recette de ma mère, pis son visage.

Mais dans ma tête, les châteaux de sable ressemblent de plus en plus à des grosses garnottes. Pis moi, je peux juste les regarder. Je ne peux plus rien bâtir de ce côté-là de la plage, il est trop tard. Elle est condamnée : je ne peux pas revenir sur mes pas. Je peux seulement espérer avancer, et en perdre toujours un peu plus que la veille.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le silence est long, et le silence est lourd.
La recette, je l’ai oubliée.

 

 

 

 

 

 

Poulailler : un monoloque


, p. 39-41.

Poulailler, un garçon de douze ans venant d’un milieu ouvrier, refuse d’écrire un monologue, un devoir demandé par son enseignante, Mme Montelard.

POULAILLER

Ouin faqueuh, la maîtresse a dit : écrivez un monoloque! J’ai dit : quoi? Un monoloque. Un monoloque? À r’mett’ pour demain. J’ai dit : non. J’savais même pas c’t’ait quoi un monoloque, batèche! Pis tu m’penses-tu assez niaiseux pour aller y d’mander? Heille… (Silence.) Niaiseuse. (Silence.) La maîtresse trouve que j’parle mal. J’parle pas mal, j’parle comme mon père! C’est mon père aussi qui m’a dit : mon gars, si on t’parle de quequ’chose, pis tu comprends rien : farme ta yeule. Y’ont pas à l’savoir que t’es t’un ignorant. Mais y’en a toute une gang qu’y l’savent pas, ça, qu’on est mieux d’farmer sa boîte. Non monsieur. Le p’tit Robert, dans l’fond d’la classe, lui, c’est sûr, y’a fallu qui s’lève. (Emprunte un ton nasillard.) Madame! C’est quoi un monoloque?… (Silence.) Niaiseux. (Silence.) Pis à part de t’ça, la maîtresse, a t’as-tu pas un ostie d’nom d’niaiseuse! Heille. Montelard, Rose Montelard. Ça s’peut-tu… Nous aut’ on aime mieux l’appeler La Grosse… La Grosse Mangetonlard. Dans’ cour de récré, on s’donne des noms aussi, tsé. Ça fait comme si on avait quequ’chose au moins. Quequ’chose que les aut’ ont pas. Moé c’est Poulailler. C’correct, ça m’dérange pas tsé. Au moins c’est pas Moufette. Pauv’ p’tit Robert. Y’a Le Coq aussi. Lui y’é fort. Ça fait deux ans qu’on l’appelle Le Coq, pis j’pense ben que quand y va mourir, on va encore l’appeler d’même : Le Coq. C’pas des farces! y t’a sacré toute une volée au début d’l’année à deux tarlas, deux grands, là. Heille. Y t’avaient un an d’plus que lui. Imagine. (Silence.) Maudite niaiseuse, un monoloque! Sur quoi qu’a veut que je l’écrive, son monoloque, la grosse maîtresse?! Rien à dire moé. A veut quoi, que j’y parle de mon père?! Ciboire, a l’connait pas! Lui quand y’a’r’vient, y’a’r’vient à minuit, ben fatigué, ben bête. Y’a’r’vient d’la shop, tsé. Y’écoute son ostie d’tévé au boute pendant que nous aut’ on fait semblant d’dormir. C’pas commode. Pis l’matin, quand j’m’en va’ école, y’é toute effouairé su’ sa chaise, la bave su’l bord d’la yeule, sa ch’mise toute déboutonnée. Pis ça sent a’ bière, a’ cigarette, e’l swing. Ça sent toute ça, tsé. Pis quand y’appelle ma mère y dit : viens icitte la vieille! Des fois y’ y donne une… deux… trois, quat’… cin’ claques! C’pas drôle. Des fois y’ y donne des becs : dans l’cou, din’ ch’veux, tsé. Des fois y farme la porte d’la chamb’ aussi. Pis après ça, j’appelle ma mère, j’fais : viens icitte la vieille! Heille, j’te dis qui m’en sac’ toute une dans c’temps-là, l’vieux. Comme de raison, j’fais : ayoye citron d’ostie! Lui y dit : respecte ta mère. Moé j’fais… ben, j’fais rien. (Silence.) Y’a deux s’maines, y’a claqué la porte… Le vieux, j’veux dire.  Y’a crié : vous êtes juste une ostie d’gang de pourris! Une ostie d’gang de trous d’cul, qu’essé vous voulez j’vous dise! J’crisse mon camp. J’a’r’viens pu!… Comme de fait, y’é pas r’venu. (Silence.) Niaiseux. (Silence./) Pis ma sœur, est pas vieille ma sœur! A braillait, pis a braillait c’t’effrayant. Pis a braille encore. Est un peu niaiseuse, tsé. Mais qui c’est qui l’est pas à c’t’âge-là? (Silence.) Heille, ‘est-tu comique La Grosse Mangetonlard… Moé, faire un monoloque! Faut-tu être assez fou penser que l’monde ont des affaires à dire! Pis qu’essé qu’a va en faire de mon monoloque, assise sur ses grosses fesses, La Grosse Mangetonlard? Voire que le monde écrive ça, des monoloques. A doit ben êt’ tu’ seule dans vie à penser à ces affaires-là, batèche. Non mais faut tu êt’ niaiseux. Moé j’en écrirai jamais d’monoloque! Pass’que moé chus ben des affaires, mais j’pas niaiseux. Chus comme mon père : rien à dire. Rien pantoute. Sert à quoi de jaser anyway!? Nous aut’ on fait quequ’chose. Lui y part, pis moé… Ben j’cré ben qu’m’a rester, maudite calèche de batèche! Ça prend quequ’un, maudite patente, c’est sûr!… Pour s’occuper du monde, j’veux dire. Sinon c’est qui qui va en donner des becs din’ ch’veux à ma mère? Ça prend toujours ben quequ’un. Quequ’un qui pense pas à ça : des monoloques. Qui pense pas à ça : prendre le char pis s’sauver. Ça s’fait pas des farces de même, c’est clair, c’est sûr, ça prend pas du génie. Faut qu’ça finisse à moment donné une farce tsé, sinon… Ben c’est pu une farce batèche! Ça prend quequ’un qui pense pas trop, j’pense ben. Quequ’un qui est capable d’la fermer, la maudite, la calvaire, la câlisse de tévé! Ça… ça prend quequ’un. (Silence.) Batèche. (Long silence.) Heille. Faut-tu être assez niaiseux, niaiseuse : un monoloque!

Promenade d’un hiver solitaire


, p. 43-44.

Mes vieilles bottes
qu’il neige ou qu’il pleuve
vieilles bottes.

*

Aux quatre vents
les papiers pensés et
jamais écrits.

*

Dans son silence,
ses yeux écrivent mieux
que le poète.

*

Par la fenêtre
cent destins anonymes
portés par la nuit.

*

En quête de soi,
souvent, il déménage.
Les boîtes en rient.

*

 

Ah! ce silence
qui m’accompagne même
dans le bruit des rues.

*

Envie de nuit –
les yeux collés,
le son me guide.

*

Averse du soir.
Sur mon vieil automne,
un nouveau regard.