Telle que tu seras jadis


, p. 39-40.

Avec tes fleurs et tes fleuves et tes rivières à boire bordées de lumière et d’aube

Avec tes troupeaux et tes chants, tes oiseaux qui s’élèvent avec le chant que j’ai dans le fond de la rage, ce chant gorgé de brunante qui résonne dans les sifflements, faillé et forgé d’éclatement de béton qui cède à l’espace pulsionnel

Telle que tu seras jadis sans nous, sans homme et sans témoin, seule de tes millions de vies en excroissance, effloraison des temps nouveaux et bohémiens, jugulaires racines des territoires et eaux crevées des steppes arides

Telle que tu seras, soif que j’ai de te voir naître, soif de boire à ta pêche qui croule sous les parfums matures, telle que tu seras jadis avec tes relents de musc et tes sucs sauvages, telle que tu serais si nous n’avions pas éteint le feu des astres, telle que tu serais sidérale et immatérielle dans le sang humain, bouc, bouse, froment et laine et ferments du lendemain, je te veux je t’épouserai telle que tu seras jadis avec tes peines et tes douleurs aux os, tes cages thoraciques et tes os rompus, telle que tu abreuves de miel et de feuilles pourries, et d’eau léchée à même le lichen, avec tes hordes sauvages d’insectes piqueurs, avec la frayeur du fond des âges, je t’aimerai avec la mort et tout ce qui vient avec, avec la femme, avec la mère, avec ce qui fait qu’un fils cède devant les générations suivantes comme autant d’épis à naître

Pourvu que tu puisses te déployer comme tu le feras, comme jadis le monde pour l’homme, ivresse lunaire et distance incompréhensible, et écrasement soudain devant cette brute matérialité des étoiles qui tombent comme un plancher sans fin, je veux pleurer ton souffle parce que tout s’étiole, parfois, parce que je ne peux plus te voir de mon balcon braqué sous les lampadaires, on ne te voit plus la nuit, et puis c’est tellement commode de ne plus t’imaginer telle que tu seras jadis, avec tes nuits frissonnantes jusqu’à la mort et l’ivresse des maladies innommables, mais prends moi, fais-moi sentir le souffle de ton immensité avant que je ne puisse plus respirer, gorge mes poumons et soulage ma peau, mords-moi emmène-moi vers les contrées obscures de la mort pour que renaisse l’Homme, car nous battons en retraite dans nos élans comme une pluie d’oiseaux scaphandriers, pleus sur nous, effeuille-nous de notre joug de métal et d’asphyxie, sois l’effloraison, souffle dans notre quête des surfaces, ouvre notre bouche et nos sexes et nos orifices dans la béance des territoires

Nous serons toi, telle que tu étais, telle que nous serons dans ton devenir « qui n’en finit plus de ne pas naître », et le verbe moussu qui parcourra notre peau, et ces toiles d’araignées que nous aurons au corps, et le crépuscule qui assèchera nos os et abattra nos maisons, nous aurons l’âme distillée dans dix mille ans d’errance comme l’âme latente d’un monde en gestation, et j’entends nos souffles comme des voix hiéroglyphes qui t’appellent sans cesse dans la tourmente.