Rivière dormante


, p. 17-19.

I am an American aquarium drinker

I assassin down the avenue

I’m hiding out in the big city blinking

What was I thinking when I let go of you?

Wilco

 

La couleur de la rivière, perturbée par les lumières de l’autre côté de la rive, cet autre monde qui m’est inconnu, attire mon regard sur la forme molle des vagues et je pense qu’aujourd’hui, il serait de bon ton de m’y jeter. Ceux qui passent par là sont des inconnus et leurs têtes, de larges bulles, flottent sur le ciel montréalais. Je désespère tranquillement en laissant mon corps et son mécanisme obéir aux joies folles du mouvement, car mes amis m’ont lâchement abandonné sur cette île pourrie et criante comme un mauvais rejeton. Je me sens affamé; j’irai sans doute dans un fastfood manger un hamburger en pensant que j’en aurais pris un autre. Ça semble être la seule chose à faire alors que je traverse rue de la Commune laissant derrière moi le silence plat de la rivière pour m’embarquer dans le tumulte; je me souviens soudainement être passé par là avec elle il y a de ça une année bien longue et bien aimée. Je ne la revois que comme un écran noir, un film bien trop long qui ne joue plus. Je pourrais aussi aller au cinéma après avoir mangé pour essayer de me vider l’esprit devant une comédie, le film dont tout le monde parle, pas un de ces films politiques (avec des idées républicaines qui vous enrichissent le cerveau), mais le dernier film avec Icecube. Après avoir crié en enragé Fuck da Police et avoir attisé notre refus de l’ordre, il joue dorénavant un policier dans une de ces comédies bancales où on vous demande de ne pas trop de réfléchir.

J’aperçois l’affiche blanche puis j’entends la musique qui en sort : c’est un bar qui a l’air sympathique. Je choisis d’y entrer – il pleut soudainement et je ne me sens déjà plus la force de marcher. Je me commande une belle IPA, et je me trouve une place dans un coin pour y surveiller les décolletés et les rondeurs qui se dessinent sur les jeans serrés et les jupes courtes à la façon d’un vieux racoleur. Mon père aimait nous prouver, à moi et à mon frère, qu’il pouvait aborder une inconnue juste avec son charme et un peu de confiance, nous rappelant de la sorte notre propre timidité devant les filles. Aujourd’hui encore, lorsque je croise le regard avec quelqu’un, je me sens assis entre deux chaises, et je fais comme si ce regard échangé n’était qu’accidentel. Parfois elle ne détourne pas son regard du mien et le mien du sien; un sourire discret est échangé que je me garde ensuite comme un souvenir impérissable quoique presque oublié quelques instants plus tard. Mais peu importe. Quelque chose a laissé sa trace, quelque chose comme l’amertume de cette bière qui apparaît après chaque gorgée, comme un débris qui traverse un courant et qui vient s’échouer sur la rive.

Mon verre est déjà vide, à croire que j’en avais besoin. Je vais m’en commander un autre. La serveuse est dans sa bulle, faisant la belle pour deux gars qui la cruisent avidement sans s’apercevoir qu’elle n’a l’air intéressée qu’en façade. Je lui fais signe et elle hoche de la tête avec un sourire bref comme un flash d’appareil photo.

Lorsque je reviens, ma place a été prise par deux filles riantes. L’une a les yeux rivés sur son écran de cell, l’autre lui parle en ouvrant la bouche grande comme si elle voulait se faire comprendre à une sourde et muette. En me voyant arriver, elles jettent un coup d’œil froid dans ma direction. Je vais alors chercher une place ailleurs; j’aurais voulu leur dire quelque chose, seulement je ne sais pas quoi, leur dire que ce n’est pas une raison pour m’avoir fait souffrir tout mon secondaire avec leurs visages vitreux, les yeux d’émail, pendant que je me réfugiais à la bibliothèque. Je m’y occupais l’esprit dans un livre que je ne lisais pas; c’était l’endroit parfait pour garder un profil bas, il y avait un coin tout au fond, à l’écart des regards, où je pouvais me passer des railleries de ceux qui venaient seulement pour déranger la bibliothécaire, une vieille femme maussade et terne. Il fallait éviter d’y être vu, sinon ils vous menaient la vie dure. On y venait pour seulement avoir la paix, mais ils s’acharnaient à vous faire la guerre. Le seul soulagement était de penser qu’à 15 h 20, je serais de retour chez moi et que j’y retrouverais ma mère s’acharnant sur ses longues listes d’épicerie. Elle avait l’habitude de prendre tout son temps pour feuilleter les spéciaux de la semaine, comparait ses chiffres, calculait à l’aide d’une vieille calculatrice et vérifiait ce qui était vraiment nécessaire à acheter avant de se décider. Je la surveillais dans son travail méticuleux sans comprendre pourquoi elle y mettait tant de temps. Aujourd’hui, je sais qu’elle devait faire avec un budget extraordinairement serré, une pension de mon père trop mince et deux enfants qui mangeaient à mesure que le garde-manger se remplissait. L’idée de ne pas arriver au bout de la semaine était une angoisse constante. À cette heure, elle doit dormir d’un sommeil tranquille avec le chien qui ronfle sur le tapis au pied du lit et dans la chambre d’à côté, mon frère qui reste éveillé jusqu’aux petites heures de la nuit pour jouer sur sa console. Moi aussi je reste éveillé. Pour traverser la nuit au complet. Mais je suis déjà en train de rentrer chez moi où j’irai m’enfermer dans ma chambre directement. Je prendrai mon vieux carnet et je l’observerai d’un côté comme de l’autre en chien de faïence. Et quand enfin une idée viendra, les rêves écraseront mon corps et m’aplatiront dans le sommeil qui, avec chance, me portera d’un flot incertain à un autre, sur la rive du réveil.