Plain pied sans terre


, p. 35-38.

I.

 

sans ombres ni pas aux pieds

nulle part où prendre ciel j’habite

entre deux remparts d’atmosphère

 

pompes et veines nouées au carrefour

battements sans adresse

cryogénisés

 

mon souffle rocher la ville tend

à se déraciner

 

 

 

II.

 

la terre toupie détresse l’horizon

sa surface de voix maculées

par le geste derrière la marche

 

le pied sait mieux que la carte

fixer sans amarres

 

 

 

III.

 

la plante creuse

la forme la poussière les

volutes en bas-relief

 

secondes saccadées le pied

mal épousé anthracite

je tourne accroché

à l’assomption des gratte-ciels

 

latence charpies d’azur

 

ma peau contre l’air

aucun obstacle

 

 

 

 

IV.

 

le silence s’ouvre

prisme scindé par une ligne droite

 

soudain un crissement

trachée verticale

 

la ville appelle la surdité des lumières

le marbre précise le chantier des jours

Sur un air de Gainsbourg – Pièce en un acte


, p. 6-9.

La scène représente un parc tout ce quʼil y a de plus banal. Au centre, un banc. À droite, un très grand arbre dans lequel se trouve le Chat. À gauche, un réverbère. On dispersera quelques touffes dʼherbes hautes sur le tapis vert, de même que quelques feuilles rouges et dorées. En toile de fond, la ville. Un rayon lumineux provenant du fond de la salle vient indiquer la présence du soleil.

Le Chat regarde le paysage de sa branche dʼarbre.

Entre la doctoresse. Cheveux broussailleux, lʼair livide et terreux. Une blouse blanche se devine sous le manteau gris dont elle est vêtue. Elle sʼassoit sur le banc. Elle se tourne vers le Chat.

LA DOCTORESSE. Dans quelques instants, petit chat, tu vas mourir. (Un temps.) Les télomères qui composent ton ADN en seront la cause. Cʼest dommage. La vie, cʼest ça. (Un temps.) La vie, cʼest la mort.

Le vent souffle. Quelques feuilles traversent la scène. Cʼest lʼautomne qui sʼannonce. Miaulement du Chat. La doctoresse sʼétend sur le banc de parc, comme attendant quelque chose.

LA DOCTORESSE. Tu sais, petit chat, quels sont les fantasmes des gens qui sont sur le point de mourir? Non? Naturellement, tu es un chat… Le jour où tu pourras comprendre quelque chose à ce que je dis, cʼest que quelque chose ne tournera pas rond dans le monde. (Un temps.) Je vais te les dire quand même.

Elle se redresse.

LA DOCTORESSE. Fréquenter les personnes entre la vie et la mort presque tous les jours, des personnes qui te regardent avec une expression pitoyable et dont les yeux font si mal quʼon nʼen dort pas la nuit… Voilà de quoi avoir lʼenvie de mourir à son tour, quand on sait quʼon ne pourra peut-être pas tous les sauver. (Un temps.) Peut-être… (Un temps.) Toujours ces suppositions, avec les deux mêmes finalités, les deux seules certitudes : la vie ou la mort. (Un temps.) Non, en fait, il nʼy en a quʼune seule, cʼest la mort, parce quʼaprès la vie, il y a toujours danger de mort. (Un temps.) La vie est un danger de mort. Je me demande si les enfants qui sortent du ventre de leur mère, dans leur course, aperçoivent ce panneau, celui avec une voiture qui glisse sur la route…

Elle se lève et va s’appuyer sur lʼarbre. Le Chat la regarde. Miaulement. On entend Personne.

Entre lʼanthropologue avec les visiteurs. Cʼest un homme sobre, élégamment vêtu, à la posture droite et condescendante. Il affecte des airs dʼhomme accompli.

LʼANTHROPOLOGUE. Alors, vous avez ici un spécimen très rare.

LA DOCTORESSE. (Au Chat.) Tu vois, petit chat, on ne se rend pas compte de notre impuissance. Les choses faites sont choses faites. Cʼest malheureux.

LʼANTHROPOLOGUE. Cʼest un homo feminis. Elle nous vient dʼEurope.

LA DOCTORESSE. Cette patiente-là était difficile à regarder. Jʼavais lʼimpression de voir un peu de moi-même dans son visage.

LʼANTHROPOLOGUE. Elle est très bien conservée. En fait, elle nʼa été utilisée quʼune seule fois.

LA DOCTORESSE. Lorsque les envoyés des affaires internes et de la police ont envahi les couloirs de lʼétage et entouré ma patiente, jʼai compris que ce nʼétait pas un cas ordinaire. Lʼendroit était infesté dʼhommes en habits droits et sombres, comme des fantômes protecteurs de la mort.

LʼANTHROPOLOGUE. Mais elle lʼa été si brusquement que depuis, elle doit être maintenue en repos. On ne sait pas encore quand elle sera apte à reprendre son travail.

LA DOCTORESSE. Ma patiente était une morte vivante, ce soir.

LʼANTHROPOLOGUE. Elle est si belle, ce serait dommage de la renvoyer pour perte totale.

La doctoresse regarde le Chat et lui tend les bras. Le Chat descend et atterrit au sol, près dʼelle. Elle le prend et le caresse. On entend les ronronnements du Chat. Elle murmure en même temps ce qui peut ressembler à une musique jazzy ou à des gémissements mélodiques.

UN VISITEUR. Elle est hors dʼusage?

LʼANTHROPOLOGUE. Cela fait quelques jours quʼelle est au repos.

UN AUTRE VISITEUR. On peut quand même la voir en action?

LʼANTHROPOLOGUE. Je peux toujours essayer.

Il sʼapproche de la doctoresse lentement, comme on sʼapproche dʼune bête sauvage. Personne cesse tranquillement.

LʼANTHROPOLOGUE. Petit, petit! Tu peux?

LA DOCTORESSE. (Au Chat.) Si tu savais, petit chat…

LʼANTHROPOLOGUE. Allez, viens, viens ici.

LA DOCTORESSE. Je vais et je viens, ici et là, je me dépêche pour essayer de la sauver…

LʼANTHROPOLOGUE. Allez, allez, le dos et les cheveux, les pieds et entre les reins.

LA DOCTORESSE. Je me retiens pour ne pas faiblir…

LʼANTHROPOLOGUE. Non, maintenant, viens, tout de suite!

LA DOCTORESSE. (Se retourne, s’écriant 🙂 Non! Je me retiens, je dis!

Lʼanthropologue prend peur et se rétracte, tombe presque sur les visiteurs. Il tente de retrouver sa contenance. Il prétexte un malaise et fait signe de continuer la visite. Sortent lʼanthropologue et les visiteurs. La doctoresse lâche le Chat qui sʼen va tranquillement au pied de lʼarbre.

LA DOCTORESSE. Je ne sais pas non plus quels sont les fantasmes des personnes qui sont sur le point de mourir. Je ne le saurai pas maintenant. Peut-être plus tard. (Un temps.) En fait, je ne sais pas grand-chose. Quʼest-ce que cʼest, être dépossédée de soi-même? Quʼest-ce qui comble le vide dʼun corps qui a été volé? Je crois que jʼaurais aimé être la violée ce soir, je ne me serais pas posé toutes ces questions. (Un temps.) Si jʼavais été la violée. Si jʼavais été, moi aussi, la transition. (Un temps.) Non. (Un temps.) Cʼest dʼune prétention inconcevable que dʼavoir le sentiment dʼêtre à sa place, même un instant. Quʼest-ce que jʼai dit? (Un temps.) Je pense que je vais me taire. Je vais surmonter cette épreuve et continuer à faire mon travail. (Un temps.) Jʼai un peu peur dʼêtre trop sensible.

Sort la doctoresse. Mort subite du Chat.

Rideau.