La moustache


, p. 27-30.

Jour 1

Élire domicile pendant dix jours dans une ville étrangère dans un autre hémisphère la ville des grands boulevards du tango aux coins des rues pour quelques cennes et des cités cimetières c’est l’automne je ne sais pas si les feuilles changeront de couleur ici je te le demande tu ne sais pas non plus tu dis qu’on ne restera pas assez longtemps pour voir c’est vrai en tout cas leur automne est pluvieux comme nous toujours en voyage le nous et le eux qui revient à la charge difficile de parler autrement la pluie la pluie la pluie il fait frette on n’a pas apporté de vêtements pour ce genre de température ça fait quatre mois qu’on vagabonde sur un autre continent sans avoir froid mais là on est plus au sud c’est drôle le sud pour moi c’est chaud difficile de changer cette association j’ai oublié de le dire mais ici c’est la ville avec le plus de librairies par habitant n’est-ce pas hallucinant ça me chauffe le cœur d’y penser et j’ai hâte de sortir de l’appart.

 

Jour 4

Cartographier la ville ça va mieux à pied qu’en métro mais cartographier les rues dans une autre langue en s’embusquant dans la syntaxe et les différents temps du passé ça reste un grand défi on se promène sur le bord de la rivière qui traverse la ville derrière la maison rose du président le quartier autour me rappelle un peu Saint-Henri avec son look d’anciennes usines d’entrepôts convertis en lofts bobos c’est le quartier Puerto Madero sauf que le port la gestion de stock les grues qui entassent les containers et les travailleurs exténués ne sont pas très présents seuls des vestiges bien habillés d’un passé prolo décorent le boardwalk en rentrant à l’appart tu m’as embarré sur le petit balcon notre appart est au 11e étage c’était pas tellement le fun comme expérience je dis déjà notre appart ça fait à peine quatre jours qu’on est ici et déjà le eux et le nous commence à s’estomper pour devenir un nous factice je suis la seule à le penser j’ai toujours eu peur de la défenestration évidemment c’était pour rire que tu as fait ça j’ai bien compris mais je te dis que j’ai facilement des pensées sombres alors ne t’avise pas de recommencer s’il te plaît quoique j’y pense mourir ici serait une autre manière d’élire domicile.

 

Jour 5

Eva Duarte en fer forgé posée sur un bâtiment pollué en train de discourir dans un micro vintage me parle de Mafalda qui est debout à un coin de rue pour faire sourire les touristes les deux femmes les plus connues de cette ville ne se ressemblent pas vraiment j’ai toujours la version de Madonna dans la tête ça aide pas c’est sûr quel navet Peron était aimé et aussi dictateur c’est difficile pour moi de faire la part des choses alors on va visiter des musées est-ce que ça donne une meilleure connaissance de la ville que de s’y promener et de parcourir ses galeries je ne sais pas mais ça m’aide pleure pas pour moi Argentine je râle dans tes oreilles tu n’as pas de réponses mais j’ai besoin de mieux comprendre s’il te plaît.

 

Jour 7

Au complexe culturel les gens jasent de politique et de température comme chez nous la température éternel sujet de discussion c’est pareil et maintenant le documentaire commence c’est sur les Chicago Boys du Chili bande de crottés j’arrive à suivre mais je ne comprends pas tout je saisis la violence des propos la alegria infinita ressentie en regardant le bombardement du palais présidentiel comment peut-il dire ça vieux sans dessein en fait je ne saisis pas la violence de son commentaire c’est faux ce que je dis mais je suis empathique je veux la comprendre en tout cas je trouve ça violent pas pour rire j’ai le goût de hurler je hurle mais pas très fort tu me regardes ahuri ils se remettent à parler de leur plan économique pour saccager le pays les autres retournent leur regard à l’écran tout redevient normal il n’y a pas de période de questions à la fin du documentaire c’est dommage.

 

Jour 9

Ce matin c’est difficile de s’extirper du carré blanc du lit pour sortir dehors et se donner l’impression de faire sa job de visiteurs alors on décide qu’on est devenu des habitants la machine italienne rugit le café est prêt on le boit dans le lit en regardant un film sur la ville qu’on ne visite pas parce qu’on la connaît on vit ici depuis neuf jours le film n’est pas très éclairant et il arrête de pleuvoir alors il faut sortir un peu au moins pour de la nourriture le café ça ne remplit pas beaucoup on décide d’aller s’assoir dans un parc pour piqueniquer mais il se remet à pleuvoir alors qu’on est encore en chemin au lieu on mange des sandwichs dans un café le café de la poésie moi ça me parle et toi ça te parle de moi on est heureux je pense sauf que le serveur vient nous dire qu’au café de la poésie on ne tolère pas les parties d’échecs interminables même s’il n’y a pas un chat ou un semblant de poète aux tables autour ça donnerait la mauvaise impression sans doute trop cérébrale comme activité pour un café artistique dans une ville de lettres de toute façon je perdais encore je n’ai pas gagné depuis qu’on a quitté notre vie à Valpo il y a déjà trois semaines et ça commence à me faire pas mal chier reste qu’on sort dehors dans la pluie et on se dirige trempés jusqu’à la moelle vers le quartier de La Boca coloré et touristique malgré le déluge on paye pour entrer voir le petit Maradona et sa main céleste et voir des buts spectaculaires en 360 je comprends pas trop le trip c’est impossible pour l’humain de regarder en 360 alors nécessairement je me fais mal au cou en ressortant dehors il pleut encore mais on décide quand même de marcher j’arrive maintenant à faire la liste de plusieurs quartiers Balvanera Almagro San Cristobal Retiro San Telmo Flores La Boca Recoleta Puerto Madero Caballito Palermo.

 

Jour 10

On repart en autobus jusqu’à l’aéroport on a faim et plus de sous on se paye deux sacs de chips d’affilée avec ta visa j’ai faim et j’ai hâte à la bouffe d’avion je ne pense pas qu’on va revenir penser au péronisme ici faire semblant de connaître les rues et les quartiers mais chez nous les gens vont nous demander comment on a trouvé la ville on va devenir des spécialistes malgré nos maigres dix jours de vie commune avec elle tu vas leur parler des nombreuses crises économiques et des luttes populaires moi je vais leur raconter la fois que tu t’es rasé la barbe pour la première fois du voyage en laissant la moustache et que je suis presque morte de rire le matin en me réveillant avec ta moustache qui ronflait dans ma face fait que ça n’a pas duré et il ne reste qu’une photo que j’ai prise en cachette pour me souvenir de cette ville pluvieuse et littéraire où on a habité dix jours de temps sinon je vais leur raconter les réverbères que je trouvais vraiment beaux ça aussi ils vont aimer ça.