Format portrait, format paysage


, p. 16-19.

Je suis à Quito. Je suis à Istanbul. Je suis à Bayonne. Le vieux tenancier du café m’offre ma consommation en échange d’un bisou sur la joue. J’ai dix-huit ans.

 

Je suis à Quito. Je cherche le printemps qu’on dit éternel. Les touristes se pressent aux portes de la basilique. Du clocher, je les contemple. Je suis la reine du monde. Mes sujets sont des fourmis. L’altitude me rend malade. Les hauteurs, non.

J’ai dix-huit ans. J’ai vingt ans. J’ai vingt-cinq ans. Aujourd’hui j’en ai treize. La ville est éteinte. Les gens se cachent dans les entrailles de leurs bungalows. Les grandes chaleurs de juillet sont sur nous. À treize ans, je ne sais pas ce que c’est d’avoir trop chaud. J’enfourche mon vélo, je conquiers les rues désertes. Personne ne s’y oppose.

Sous moi, le dromadaire avance péniblement. Ses pieds s’enfoncent dans le sable doré des dunes. Je m’agrippe au pommeau de la selle. L’air est si chaud que je pourrais défaillir à tout instant. J’ai vingt-et-un ans. La sueur ruisselle sur mes côtes. Visiter l’erg Chebbi, c’était mon idée. Le désert est un lieu propice au recueillement.

À vingt-et-un ans, je crois être en mesure d’appréhender le monde. À vingt-et-un ans, je me perds dans les souks de Fès à la tombée de la nuit. À vingt-deux ans, c’est à Panama City. À vingt-quatre, Séville. Je suis andalouse à l’épicerie du coin. Je parle en aspirant toute l’âme de la langue. Je me remplis de rues, je fais des réserves pour plus tard, quand il n’y aura plus de lumière sur la ville.

À Bucarest, je pleure devant un potage aux lentilles. J’ai perdu mon amoureux, je les ai tous perdus. La solitude pèse plus lourd que toutes les pommes de terre dans mon ventre. Un autobus m’attend; au bout de la ligne, un autre continent. J’aurais aimé embrasser l’angoisse du voyage. J’aurais aimé finir mon assiette.

La nuit ne se termine que lorsque je lui en donne l’ordre. Il est sept heures du matin. Le fort tient toujours. Dans un escalier, j’embrasse un homme qui pense à sa fiancée. Il y a longtemps que j’ai cessé de croire aux contes de fées. Je suis à Berlin. Je suis à Belgrade. Je suis à Valence. J’ai l’âge des pincements au cœur et une envie de douche chaude.

À vingt ans, je cherche l’amour de Montréal à Vancouver et mélange souvent les histoires que je m’invente. Un baiser n’est pas passion; une promesse griffonnée dans un carton d’allumettes n’engage à rien. On m’a répété trop souvent que les amours de voyage sont volages pour que je m’étonne de la désaffection de mes amants. Je me berce d’illusions pour mieux dormir la nuit, mais me réveille souvent le visage contre le mur.

J’écris des mensonges au dos des cartes postales. Format portrait, format paysage, un cadre rigide qui masque tous les fils qui dépassent. Je m’évente avec les bouts de carton en attendant que l’encre sèche; il ne faudrait pas que mes chimères s’emmêlent sous la caresse d’un doigt égaré. Je suis à Prague. Je souris sur les photos que je prends moi-même et mange les confiseries qu’on me tend.

Un carnet retrouvé, des fragments de souvenirs. Archéologue de la mémoire, je creuse dans les jours volés à l’adolescence. J’ai quinze ans. Je traverse la ville d’ouest en est pour aller nourrir une amitié naissante. J’emporte avec moi ma brosse à dents, mon cheval de bois et tous les fous rires du monde. L’aventure surgit au détour des routes les plus banales. J’aurais juré avoir aperçu un alligator dans les marais de Sorel- Tracy.

 

 

 

 

Je suis à Paris. J’ai dix-huit ans. J’ai vingt-cinq ans. Je suis en amour. Je suis en colère. J’ai emprunté des talons aiguille pour jouer à la femme. Je rigole dans le Champ-de-Mars. Je m’endors dans un bus de nuit. C’est mon anniversaire. C’est mon jour de chance. Tout m’échappe, sauf les détails. Je marche main dans la main avec un homme aux yeux bleus. Trois mois plus tard, nous ne serons déjà plus qu’un souvenir.

Je suis à Paris. Je réécris le passé pour me donner bonne figure. Je suis à Bruxelles, je suis à Munich, je suis à Vienne. La glace au chocolat est ma préférée. J’essaie d’oublier les larmes qu’il faut verser pour un air de guitare. Un homme m’offre un verre dans un bar. Je refuse net : on me l’a déjà fait, ce coup-là.

Montréal a le cœur à la fête. Les rues avalent et recrachent les festivaliers à un rythme effréné. Je garde mes distances. J’ai toujours craint les monstres polymorphes. Les langues se délient et s’emmêlent : il sera brésilien, je jouerai aux bavaroises. Le Quartier chinois est à deux pas, la mer, c’est un peu plus loin. Au fleuve nous n’irons pas. Il y a longtemps que les riches se sont arrogé les berges de ce monde.

Chaque âge cache une histoire. Une décennie vaut bien quelques rides. J’ai vingt-trois ans et le temps file; j’ai vingt-sept ans sans avoir rien vécu. J’ai laissé des plumes aux quatre coins du monde. Je dois être un oiseau de malheur puisque celui-ci va si mal. Dans une gare à Sofia, je voudrais être chez moi. Mais chez moi, c’est dans longtemps.

Je suis à Lima. Je suis à Cuzco. Le nombril du monde, c’est moi. J’ai foi en la femme et en l’homme aussi, parfois. Je suis à Lima qu’on dit dangereuse. La seule façon de mourir, c’est d’ennui. J’achète du bon temps à coup de pancakes. Au retour, on trouvera que j’ai grossi.

À Barcelone dans un dortoir d’auberge. À Madrid au terminus d’autobus. À Toronto sur la rue Union. À Lyon, autour d’un feu de camp. À Baie-Saint-Paul, les doigts collants de guimauve fondue. Le pouce tendu près d’Halifax. Sur les plages de Lagos. Sous la couette à Baie-Comeau. À Madrid encore, et encore, et encore. Tous les endroits où j’y ai cru.

Personne ne se noie à Venise. L’eau est trop sale pour qu’on songe à y plonger. Je mange un feuilleté en regardant les pigeons se déployer stratégiquement. Rien de moins romantique qu’un objectif d’appareil photo. L’envers du décor, c’est ma spécialité. Je ne m’arrête pas devant la basilique Saint-Marc. J’achète des boucles d’oreilles faites en Chine.

 

 

 

 

À New York où mon décolleté compte plus que tout ce que je peux dire. J’ai vingt-six ans. J’ai l’habitude d’être heureuse. Le métro tarde etj’écoute un homme qui joue de l’euphonium. Je préfère danser seule.

À Marrakech le muezzin. À Osoyoos la chaleur. À San Sebastián l’orage. Le réveil est brutal. Je range mes cauchemars jusqu’au prochain sommeil. Je m’accommode d’un café et d’un peu de pluie. La buanderie est pleine de ses machines qui tournent comme des galaxies. Télévisions de fortune. J’ai dix-huit ans et onze mois. Demain, je ne serai pas plus près de la vérité.

Entre Montpellier et Lisbonne, il y a trois ans. Je suis à Brno. Je suis à Zadar. Un chat se prélasse dans toutes les villes d’Europe. J’ai traversé le labyrinthe mais je n’ai pas vu le Minotaure. À vingt-quatre ans, je marche les yeux grands ouverts. Je suis striée de rayons de soleil. Ma bouche est pleine de mots que je savoure langoureusement.

Un enfant d’au plus cinq ans me tend un coquillage. Tous ne visitent pas Porto pour les mêmes raisons. Il faut reconstruire tous les châteaux, courtiser à nouveau la foule qui se presse aux murailles. Je m’efface un instant entre les pages de ma vie. Les années filent. Les araignées aussi.

 

 

 

 

J’ai voulu voir les villes pour toucher du doigt la face tangible du monde. Qui aurait l’idée de faire atterrir un avion au beau milieu d’un champ? Je nomme les villes et les rêves que j’y ai eus. J’écoute la rumeur des carrefours, le bourdonnement fébrile de ses fourmis. Je suis la reine depuis qu’on m’a juchée sur les hauteurs. J’attends que la mer m’aime à son tour. Je n’ai pas encore parcouru les rues de l’Atlantide.