L’oiseau sans coeur


, p. 40-42.

Arthur avait rendez-vous dans une dizaine de minutes, derrière le manège de la place du marché. Il avait le temps de s’y rendre. Il vivait tout près.

Pourtant, il était parti en avance. Il voulait s’adonner à quelques vagabondages dans les rues adjacentes. Cette transition était très importante pour lui. Il devait apprivoiser la rue pour paraître à l’aise et serein. Ainsi, lorsqu’il retrouverait Chloé, il aurait l’air décontracté. Elle ne verrait pas la différence entre le Arthur d’il y a vingt ans et celui qu’elle retrouverait ce soir. Encore faudrait-il qu’elle se souvienne de son visage.

Arthur ne se rappelait pas l’avoir un jour embrassée. Durant sa balade, il repensa à chaque baiser qu’il avait donné pour remonter à celui-là. Il se souvint de son tout premier, qui avait été délicieux. Puis, le temps avait passé, et un jour il fût las d’embrasser. Ce geste jadis maladroit et splendide avait perdu de sa couleur. Avec le temps, tous les baisers se fanent. Quand il s’aperçut qu’elle, la plus précieuse, il ne l’avait jamais embrassée, il sentit un tremblement monter le long de ses jambes.

Arthur tenait à contrôler ce qui lui arrivait. Il planifiait tout. Si une rue était bruyante, il n’y amènerait pas Chloé, de même que si le trottoir était glissant, ils marcheraient de l’autre côté. Ces précautions l’assuraient que tout se déroulerait comme prévu. Il savait déjà qu’il la complimenterait sur son odeur avant d’avoir humé son cou. Il avait projeté de la faire rire en passant devant le jardin d’enfants. Il la trouverait rayonnante et s’émerveillerait de son savoir. Plus tard, il la serrerait fort dans ses bras, ici, tout près de cette vieille fontaine en bronze. Il lui dirait à quel point il regrettait ses choix passés. Il ne s’était pas senti prêt à un tel engagement, si tôt dans sa vie.

Mais ce soir, en passant devant la vieille fontaine de bronze, Arthur se pencha pour contempler l’eau. Celle-ci lui sembla différente.

Il l’avait pourtant admirée maintes fois auparavant. Son caractère immuable le rassurait. Cette fois, au lieu de voir son reflet dans le bassin, tout ce qu’il aperçut fut une immense flaque de sang, qui était venue noircir l’eau. On n’en distinguait plus le fond et, en inspectant les parois de cette fontaine, il vit un jeune oiseau sans vie, le cœur arraché. Pris de panique, Arthur s’enfuit et quitta la place.

Dans son parcours aléatoire, il emprunta les rues oubliées de sa ville, les chemins anonymes que personne n’ose prendre. Il traversa les routes effacées des cartes. Tandis qu’il s’égarait dans la nuit, son errance laissa place à l’oubli.

Lorsqu’il s’arrêta, essoufflé au milieu des ombres, il déboutonna sa chemise afin d’inspecter son torse. Ses doigts impatients et maladroits le trompèrent et firent sauter ses boutons qui cédèrent dans cette hystérie passagère. Il les entendit rouler sur le sol alors que, portant la main à sa poitrine pour sentir son cœur, il s’aperçut que ce dernier n’y était plus. Seule restait une cage rouillée par l’usure du temps.

 

 

 

 

Vingt ans plus tôt, Arthur avait vécu avec Lisa. Il l’avait connue un soir d’ivresse en attendant le train qui devait le ramener chez lui. C’était une femme torturée par l’extrême lucidité qu’elle avait du monde. Elle n’aimait pas grand-chose et, comme Arthur, avait arrêté de croire en ses passions après la mort de sa mère. Ils se complaisaient à vivre en marge d’une société qui n’avait jamais voulu leur attribuer de rôle. Le jour où elle lui annonça qu’elle était enceinte, il se sentit envahi d’un bonheur qu’il n’aurait jamais cru vivre auparavant. Il allait être père. Les mois passèrent et ils se préparèrent à l’arrivée du nouveau-né. Mais, très vite, il ne dormait plus et en perdit l’appétit. Lorsqu’il réalisa le sacrifice qui lui était imposé, il eut l’impression que le temps qui lui restait venait se resserrer autour de sa glotte, jusqu’à l’étouffement. Lorsque l’enfant vint au monde, il le vit comme l’aboutissement de ses échecs et comprit qu’en devenant père, il devrait enterrer l’homme qu’il aurait souhaité devenir. Voyant sa vie se scinder, un jour, alors que Lisa était rentrée se reposer chez ses parents, Arthur fit ses valises et quitta précipitamment son ménage.

Assis sur le palier d’un immeuble faiblement éclairé, lentement, il sortit de la poche intérieure de sa veste un morceau de papier plié en quatre. Il l’ouvrit.

 

Cher Papa,

Je ne peux pas te dire le nombre de fois où j’ai cherché autour de moi un regard tendre et admiratif pour accompagner mes pas. J’en ai souvent voulu à maman de ne pas avoir de mari et je pensais que ton absence était de sa faute. J’ai toujours eu cette rage en moi, celle qui me fait détester ceux qui m’aiment et se soucient de moi. Je sais au fond de moi que m’épanouir et me satisfaire d’une existence qui m’a été donnée par un lâche est un effort que je ne peux supporter. Tout ça me dégoûte, quelle vie pensais-tu que j’allais avoir après m’avoir abandonnée? Évidemment pour toi c’est facile, tu peux tout imaginer, je ne suis que l’ombre d’un rêve oublié. Mais j’existe, j’ai vingt ans et aujourd’hui, lorsque je pense à toi, qui que tu sois, je ne peux m’empêcher de t’aimer. Je sais que tu ne seras jamais mon père parce que tu ne l’as jamais voulu, et je n’essaierai pas de te faire changer d’avis, mais s’il te plaît, laisse-moi te rencontrer!

Je serai derrière le manège de la place du marché demain, à vingt heures.

Je t’y attendrai. A très vite!

 

 

 

 

Ta fille, Chloé 

 

 

 

La ville hurlante


, p. 18-19.

J’ai quitté la ville hurlante. Celle qui m’affame et me condamne à n’être qu’un énième anonyme attendant le métro grinçant sur ces rails pleins de la moisissure qui s’échappe des dires des riverains lorsqu’ils s’enorgueillissent d’un rien. Du temps perché sur les escaliers du vieux Montmartre, où le visiteur se grouille pour rejoindre son troupeau, au temps noyé par l’ennui d’un amour étouffant qui plongeait mes rêves dans diverses baiseries et autres colères, j’ai fumé cette ville du Sacré-Cœur à la Seine. J’ai goûté ses lèvres et ses gouttières, ses étreintes et ses promesses, elle a nourri mes regrets de ses grands airs, et j’en vomis l’espoir d’y avoir vécu jour après jour. Car Paris, tenue en laisse par ses ivrognes, hurle dans le vent, m’accable de sons électriques et de dissonances excentriques, qui brûlent mon corps.

Au milieu de la nuit, je mourais d’envie. Je cherchais la ville de la vie au sommeil invisible, découvrant sa maladie au coin d’un de ces nombreux boulevards, j’y ai vu agoniser les errants qui s’oublient. Je bourdonnais d’empathie, je devenais rage, tremblement, lorsque soudain j’étais pris; je suivais le mouvement des automates habillés, décontractés, pressés, qui marchent toujours précédés d’une odeur de fumée : un mélange de chair, de plaisir, de goudron. Mais Paris me trompait, son reflet est mensonge et même s’il n’y a que la mélancolie pour effleurer ses rives, je n’ai jamais su laisser à d’autres les mésaventures excessives de ses nuits somnambules et dépeuplées d’étoiles.

Comme la vie court vite et s’essouffle, Paris transpire dans les rues trempées d’une pluie collante et agaçante. À l’affût de chaque mouvement, je traquais la moindre course pour m’enivrer. Elle m’amenait aux troquets où se perdent les âmes vagabondes, aux jardins où s’enterrent les bourgeois, aux files d’attente des milles cinémas où ils se languissent jusqu’aux théâtres dans lesquels répètent tous ces garçons de bistrots sans le sou. Dans ma course effrénée, assoiffé d’images, je me nourrissais des affiches publicitaires qui ponctuent les rues de femmes nues, traversent les faubourgs de chaussures luxueuses et polluent les cerveaux, qui se réjouissent de n’être rien de plus que les couronnes de nos nouvelles icônes.

J’étais devenu cette ville qui m’engouffrait avec son ciel toujours plus bas. Nous étions enviés par les voyageurs qui nous photographiaient, tellement ils voulaient cette danse urbaine qui leur semblait inaccessible. La ville se fout de tout depuis le début. Sur les horloges, les aiguilles des heures filent au rythme des minutes. Cette course du temps me laissait seul, enlacé dans l’espace qu’il me restait. J’étais l’homme haussmannien qui errait d’immeuble en immeuble, j’avais des doigts qui tremblaient, des jambes qui pleuraient, et plus j’avançais, plus je faisais demi-tour, changeais d’avis et revenais sur mes pas.

Jusqu’à ce que je tombe en me brûlant les ailes.

Puisque la ville a volé qui j’étais, ne suis-je plus qu’un avatar du vide qui n’existerait que dans ces rues? Non, même ailleurs je ne serais que néant et pourriture. C’est dans cet état lamentable que me trouvaient mes amis délirants, une horde d’affreux fous qui rient toujours plus fort pour cacher le silence qui effraie. Et voilà que ça repartait, pas une seconde de répit que déjà ils m’enivraient et tournaient autour de moi comme des esprits se nourrissant de la détresse humaine. Je ne pouvais plus leur échapper, j’étais pris dans leur mouvement comme dans l’attraction irrésistible d’un manège qu’on ne saurait plus arrêter.

J’ai sauté. J’ai traversé la Seine à la nage. J’ai couru, couru pendant des heures, sans me retourner. J’étais trop effrayé par l’idée que mes cauchemars puissent me rattraper. Il était temps d’en finir. Je ne pouvais plus vivre ici. J’étouffais, un peu plus à chaque bouffée d’air.

Adieu Paris, ville hurlante, je te quitte seul et sans regret. Alors que tu me regardes te tourner le dos, sache que je ne te lancerai pas de dernier regard, le premier déjà était de trop. Je ne t’aime plus. À vouloir m’adapter à ta vie, j’en ai perdu la mienne. Alors, oublions-nous.