Tel que convenu en ce moment, deuxième partie


, p. 27-30.
La basse de la pop du vendredi me malaxe l’estomac. (J’adore ça.)

Je n’ai même pas besoin de faire signe à Sébastien. On se glisse entre quelques personnes (hipster-douchebags) jusqu’au comptoir du bar. Quatre shots de Jameson et une grosse Labatt 50.

– Santé.

– Santé.

Les yeux dans les yeux pour la forme. Trois shots.

– Santé.

– Santé.

Les yeux dans les yeux pour la forme. Deux shots.

– Santé.

– Santé.

Les yeux dans les yeux pour la forme. Un shot.

– Santé.

– Santé.

Les yeux dans les yeux pour la forme. Une grosse Labatt 50.

Nous buvons une gorgée pour aplanir un peu les relents irlandais qui pourraient nous remonter dans la gorge. J’imagine que le malaxage constant de l’estomac aide la digestion. (J’entretiens plusieurs théories au sujet des sciences de la santé.)

– Je suis content qu’on sorte. Ça faisait longtemps que j’avais pas pris un coup.

Je bois trop. C’est ce que je trouve à me répondre à moi-même. Ça me fait chier de vouloir arrêter de boire. Pas boire moins; j’ai envie d’arrêter l’alcool en général. Peut-être le rince-bouche aussi. C’est alcoolisé, ce truc-là. Ça me fait chier de ne pas avoir envie de boire un peu moins, par étapes, dans le but, un jour éloigné, inatteignable, d’arrêter complètement de boire. Ça me fait chier de boire ici. C’est trop cher. Et ça me fait chier de boire tout court, de sentir mon estomac se déchirer les lendemains, d’imaginer la quantité de calories que ça implique de me saouler avec de la bière, d’avoir mal à la tête.

(J’ai envie d’aller à Halifax en bicyclette.)

Je saisis l’épaule de Sébastien et je le brasse un peu. Juste assez pour démontrer que c’est sincère. Pas assez fort pour avoir l’air saoul. Pas assez faible pour que ça ait l’air d’un geste calculé sans émotion.

– Moi aussi!

Nous nous installons à une table près de l’écran géant qui projette Pulp Fiction (la tête vient d’éclater dans la voiture).

Je m’assois, et instantanément, je reçois le vindu souperet le Jameson en bloc dans la vessie.

– Je reviens.

– Faites, mon cher. J’en profiterai pour lire ma correspondance.

(L’excès de politesse est un leitmotiv de notre humour.)

Je laisse ma bière sur la table et entreprends de traverser la piste de danse ridiculement pleine. (C’est toujours plein cet endroit.)

Traverser les pistes de danse encombrées est un plaisir pour moi. Je me permets de toucher les gens. (Attention. Je n’ai pas dit jouer en-dessous de la ceinture des belles jeunes femmes sur mon passage.) Je tends une main un peu plus loin que nécessaire sur le côté de mon corps. Et je sens les bas de dos humides, j’effleure des mains (j’en saisis une parfois, juste une seconde), j’annonce mon intention de passer en posant la main à la limite de la nuque et du dos. Je touche sans être vu. Partager l’ardeur de ceux qui viennent oublier quelque chose –leur modèle de vie, ou apaiser le sentiment de se cimenter la tête toute la semaine sauf le vendredi et le samedi remplis d’alcool. Je me laisse entraîner dans un courant de désamorçage mémoriel, de bière, de divertissement, de drogue, de sueur, d’épanchement de vouloir s’exploser la tête. C’est un peu ça ne pas pouvoir danser sans toucher les gens autour.

Je traverse laborieusement la petite piste de danse. Je salue, sans qu’il me voie, le DJ en levant la main. (Je ne le connais pas, mais les autres ne le savent pas. Question d’avoir l’air de celui qui connaît les gens.)

La musique fait tout vrombir.

Aux toilettes, je m’installe entre deux jeunes hommes (pas trop hipster-douche).

J’apprécie la musique très forte. Elle enterre le son des flatulences que j’ai peu de temps après avoir mangé. Sans retenue, je pète entre deux personnes qui se demanderont lequel des deux autres vient de se relâcher sans respecter le décorum social des toilettes publiques. Garder une expression de réflexion sérieuse en fixant le mur devant soi permet d’éviter la plupart des soupçons. (Surtout, ne pas dire « voyons, ça pue ben ici! »)

Deux personnes ont rejoint Sébastien à la table.

– Salut.

– Salut, moi c’est Mathieu.

– Enchanté.

– Enchantée, moi c’est Isabelle.

– Bien heureux. (Je cherche régulièrement des adeptes de la politesse démesurée.)

Deux beaux hipsters.

Et on sort fumer. Fumer. Le dernier grand geste de résistance. Mon dernier. Et je n’arrête plus d’arrêter.

Dehors, tout ce que je dis fait rire Isabelle. (J’entends nos voisins de cigarette et constate qu’ils sont profondément saouls.) Je commence à avoir hâte qu’on aille sur la piste de danse. Je ne sais même pas si l’autre hipster est son copain. Je ne peux pas demander à Sébastien, et leur poser la question à eux serait ridiculement ne pas bien cacher mon jeu. Ils ne se touchent pas. S’ils sont ensemble, c’est probablement déjà fini. Un grand champ libre devant moi. (Je pense à une prairie.)

La musique persiste à travers les murs du bar et un léger acouphène calfeutre déjà mon audition. (Le malaxage d’estomac me manque déjà.)

Je termine ma cigarette le premier. J’en allume une deuxième immédiatement pour illustrer ma grande tolérance à la douleur et mon peu d’intérêt pour la vie en général. Les trois autres se demandent visiblement s’ils doivent eux aussi fumer à nouveau. Personne.J’inspire vigoureusement pour ne pas laisser s’installer chez eux le sentiment de perdre leur temps dehors à cause de moi. (J’essaie de me construire une figure forte, mais je ne veux pas les séquestrer dehors à cause d’une deuxième cigarette.)

De retour à l’intérieur.

(Je ferme les yeux un instant pour ressentir pleinement le malaxage d’estomac.)

Des gens se sont installés à la table que nous occupions.Nous devons rester debout parmi la foule qui s’écrase un peu partout. La capacité maximale du bar est certainement dépassée. (J’imagine les murs qui s’arrondissent vus de l’extérieur.)

Nous allons sur la piste de danse.

Autour de toutes les autres personnes qui dansent, j’ai une pensée pour le reste de l’humanité. (Je fais parfois des liens entre ma vie et celle des autres.) Ma date de naissance n’a plus vraiment d’importance. Je suis un enfant cendré de l’Holocauste, je suis un enfant orphelin de Pearl Harbor, je suis un enfant pulvérisé d’Hiroshima et de Nagasaki, je suis un enfant déçu d’Hiroshima mon amour, je suis un enfant américain de la Guerre froide, je suis un enfant terrifié de la crise des missiles, je suis un enfant qui défonce le mur de Berlin, je suis un enfant caché sous un bureau de Columbine, je suis un enfant qui s’est laissé tomber des tours jumelles, je suis un enfant de la guerre en Afghanistan, je suis un enfant d’Irak, je suis un enfant de Dawson, je suis un enfant d’Elephant, je suis un enfant des crises économiques.

Je suis H Story.

(Je fais des comparaisons culturelles.)

Je suis complètement saoul.

Tel que convenu en ce moment, première partie


, p. 13-18.

Je ne sais pas exactement ce qui m’oblige à toujours finir par chier dans un endroit public. Toujours avoir à croiser le regard des gens qui viennent tout juste de sentir l’odeur du travail sérieux que j’ai choisi de faire à deux centimètres d’eux dans les toilettes d’un restaurant. Il n’y a personne d’autre que moi pour croire raisonnable de faire ce que j’ai à faire, entouré de trois hommes qui retiennent leur envie naturelle de regarder entre les jambes de leur voisin d’urinoir. Je ne sais pas exactement ce qui m’oblige à toujours finir par chier à ces endroits. Rien de simple parmi les gens. Surtout pas lorsqu’il est question de partager les moments des coulisses de notre vie – ceux dont on reconnaît tacitement l’existence, mais aussi l’urgente exigence d’être ignorés – sur l’arène publique. Mais je m’adapte. Je porte ce fardeau depuis ma plus innocente enfance. La routine s’installe. Les toilettes sont identifiées avant les sorties de secours. Le va-et-vient des clients du restaurant est étudié pour me permettre de choisir le moment où la toilette est vide. J’utilise certaines techniques d’agent secret apprises en écoutant des films d’espionnage. Je rabats subtilement le coin d’un journal en faisant semblant de le lire. J’utilise les reflets pour observer les environs. Entrer rapidement dans les toilettes en fixant son téléphone cellulaire permet de créer l’illusion d’un appel important qui nécessite un moment silencieux. Diverses techniques. Ma déformation gastrique me permet au moins d’entretenir un amour inconditionnel pour la toilette de mon appartement. Tout ce qui s’y trouve est impossible à trouver dans une toilette publique.

Je ne sais pas pourquoi je ressasse ma relation avec les toilettes. Je ne suis pas dans un restaurant. J’essaie de cacher les cernes de sueur que j’ai sous les aisselles en faisant la queue chez Starbucks.

J’ai toujours chaud.

J’aurais bien voulu encourager un commerce local, mais le Frappuccino est imbattable dans cette chaîne de restauration rapide (je n’arrive pas à appeler ces endroits des cafés). Je sais qu’on n’aime pas les chaînes et je me sens presque mal.

J’ai chaud, même si je sens le souffle de l’air climatisé du restaurant sur mon dos.

Habiter en ville n’offre pas un grand choix pour le rafraîchissement du corps. Alors je bois des Frappuccinos moka. Je pourrais boire de l’eau, mais je ne maîtrise aucune technique de refroidissement assez efficace pour garder l’eau raisonnablement froide. Transporter quotidiennement de la glace avec moi serait absolument compliqué. Le Frappuccino moka a été conçu pour moi.

Au milieu de la queue, en attendant de passer ma commande de Frappuccino, je pense souvent à la piscine de mes parents. Je me questionne tout de suite après (ou en même temps, je ne sais jamais si penser à deux choses en même temps est possible) sur la pertinence du titre de barista qu’on accorde aux adolescents pâteux qui travaillent derrière le comptoir. Mélanger deux mélasses différentes avec de l’eau mi-liquide mi-congelée n’a rien à voir avec le huitième art (oui, j’aime le café à ce point).

L’été, j’ai terriblement chaud.

Arrivé à la caisse, je place mes mains sur le comptoir en collant mes bras sur les côtés de mon tronc pour cacher les cernes de sueur que j’ai sous les aisselles. Et je commande un Frappuccino moka grande (je demande un moyen, mais certaines personnes s’essaient à l’accent italien). Je l’attends au bout du comptoir avec les clients qui ont commandé autre chose qu’un café filtre. J’arrive enfin à profiter un peu de l’air climatisé. Et je sors dehors avec à la main mon propre moyen de créer de la fraîcheur.

En marchant lentement (marcher lentement me permet de suer un peu moins) vers la boulangerie la plus proche (qui s’appelle Boulangerie), j’inscris à nouveau « acheter des lunettes de soleil qui n’ont pas l’air de lunettes de hipster » à ma liste mentale de choses à faire. Je ne sais pas pourquoi je n’arrive jamais à acheter des lunettes. En ville, la lumière du soleil rebondit partout et finit sa course directement dans mes yeux.

J’ai les yeux sensibles.

J’arrive à Boulangerie et je fais la queue. J’ai dû prendre huit gorgées de mon délicieux Frappuccino et il est déjà presque terminé. Je siphonne la fraîcheur.

Je ne sais pas s’il y a l’air climatisé chez Boulangerie. Je ne sens aucune différence entre la température de l’extérieur et celle de l’intérieur. Les fours pourraient annuler l’effet d’un air climatisé et expliquer le phénomène. Mais je ne sais même pas si le boulanger travaille durant la journée. Il y a vraisemblablement très peu de choses à faire quand on fait la queue dans une boulangerie.

Je termine mon Frappuccino (toujours trop rapidement) en me trouvant ridicule de faire la queue pour acheter une seule baguette. Au moins, c’est un commerce local. Arrivé à la caisse, je place mes mains sur le comptoir en collant mes bras sur les côtés de mon tronc pour cacher les cernes de sueur que j’ai sous les aisselles. Et je commande une seule baguette. Oui, mademoiselle, c’est tout.

Je marche ensuite vers mon appartement avec ma baguette et mon gobelet vide de Frappuccino (je ne veux pas le jeter dans une poubelle ; chez moi, on recycle). Arrivé chez moi, je jette le gobelet dans le bac de recyclage et dépose la baguette sur le comptoir de la cuisine. Je change de chandail et réapplique du désodorisant. On sonne. J’appuie sur le bouton pour la porte et j’attends dans le cadre. Le bruit des pas de Sébastien arrive avant lui.

-Salut.

-Yo.

Sébastien lève la main et met en évidence une bouteille de vin rouge.

-Oh yeah!

-Oh yeah!

-Comment ça va?

-Ça va et toi?

-Ah oui ça va. J’ai faim surtout.

Je ferme la porte derrière Sébastien, lui prends la bouteille et l’ouvre dans la cuisine.

-Bof, pas tellement, moi. Je viens de boire un Frappuccino.

-C’est ton problème. Moi j’ai faim. Qu’est-ce qu’on commande?

Il s’installe devant la grande pile de dépliants publicitaires que je garde dans le garde-manger (je ne comprends pas; même avec Internet on continue à recevoir ce genre de trucs) et commence à chercher l’inspiration gastronomique pour trouver un repas à moins de vingt-cinq dollars.

-Commence par du pain, ça va t’apaiser.

-Des sushis?

-C’est un peu cher.

-Si je commande de la pizza, je vais manger du pain et de la pâte à pizza. Je vais être plein et je n’aurai pas de place pour les quatorze pintes qu’on va boire ce soir.

-Y a pas le dépliant du St-Hubert là-dedans?

-Bonne idée.

Il prend la pile de dépliants et s’assoit à la table de la cuisine avec le vin et moi.

-Santé.

-Santé.

Les yeux dans les yeux pour la forme et ensuite à la recherche du poulet.

-Je le trouve pas.

-Je l’ai peut-être pas.

Sébastien arrive en bas de la pile bredouille. Il sort un paquet de cigarettes et le laisse sur la table (c’est une invitation rituelle).

-Je peux t’en prendre une?

-Bien entendu mon cher.

(L’excès de bonnes manières est un aspect de notre humour.)

Je fume. (J’ai arrêté de fumer depuis très longtemps.) Sébastien sort son iPhone de sa poche.

-Une minute. C’est quoi ton code postal?

-H2G 2V8.

Le regarder chercher me donne envie de m’acheter un téléphone intelligent. J’ai aussi envie d’aller chercher le bottin téléphonique pour voir si je trouverais le numéro plus vite que lui.

-C’est pour une livraison.

J’aurais assurément perdu la course.

-Deux repas du chef. Si vous avez seulement des « choix » du chef, donnez-moi ça, je suis certain que c’est la même chose.

Sébastien me regarde avec un air d’exaspération démesurée. Je laisse sortir la fumée de ma cigarette par la bouche et l’aspire ensuite par le nez pour montrer avec mon faux air de dur à cuire que je partage le désarroi de Sébastien à propos du coefficient intellectuel des commis à la livraison du St-Hubert.

-Crémeuse?

-Crémeuse.

-Crémeuse s’il vous plaît.

Le poulet n’est pas encore arrivé et nous avons déjà fini la bouteille. J’ai fumé quatre cigarettes.

-T’as autre chose? me demande Sébastien.

-J’ai du Jameson.

-Let’s go.

Sébastien va rincer les verres de vin et j’apporte la bouteille de Jameson à table.

-Santé.

-Santé.

Les yeux dans les yeux pour la forme.

Le ventre vide plein d’une demi-bouteille de vin me donne un coup. Et je termine mon verre de Jameson en deux gorgées.

-Criss la baguette.

-Ah je l’ai oubliée. Il est trop tard?

-Laisse faire la baguette.

Et le poulet sonne à la porte.

-Oh yeah!

-On yeah!

Le choix du chef est une magnifique poitrine de poulet. Nous mangeons en silence. Nous avons atteint un niveau d’amitié qui nous permet de garder le silence longtemps sans créer un malaise de blind date.

La chaleur sur le quai du métro Jean-Talon est infernale.

-Il fait chaud.

-C’est pas si mal. Tu as toujours chaud de toute façon.

Le métro plein des vendredis à 22 h s’arrête et j’ai vaguement envie de ne pas m’engouffrer dans une chaleur encore plus intime. Je monte quand même. Sébastien se regarde dans la vitre du wagon. J’en profite pour essayer de deviner qui arrive de Laval. J’ai quelques doutes à propos de certaines personnes, mais au moins quatre jeunes hommes sont indubitablement lavallois. Je les imagine passer des vacances au Cosmodôme, magasiner au Carrefour Laval un jour de beau soleil et se faire bronzer aux néons en juillet.

Nous descendons à la station Sherbrooke. Le Salon Officiel est à quelques minutes à pied.

Le bar est plein. Je connais l’endroit. Je n’ai pas besoin de chercher les toilettes.

Je connais l’endroit. Je n’ai pas besoin de chercher les toilettes.