République des bananes


, p. 25.

Chaque matin, je m’assois devant mon café et je pense à un singe dactylographe. Un primate qui écrit sans le savoir le plus grand livre de tous les temps. Ce n’est pas un singe de lettres. C’est un singe. Un macaque en veston vert taché qui procède une lettre à la fois, en appuyant de ses gros index sur les touches de la machine. Une machine faite pour les humains. Les caractères apparaissent alors les uns après les autres sur le papier sans qu’il puisse leur conférer un sens quelconque. Il arrive toutefois que ces suites aléatoires alignent assez de symboles pour créer un mot, voire une phrase.

Une gorgée de café de plus et, tout d’un coup, ce singe est remplacé par un autre en chemise de velours. Une autre, et en voilà un troisième en veston. Je réalise que le nombre de primates que j’imagine augmente à chaque jour; de même, les chances qu’ils ont de composer des mots. Devant cette réalisation, je ne peux m’empêcher de sortir mon exemplaire de Don Quichotte et de l’ouvrir à une page quelconque. Ce pourrait-il que ces mots soient le résultat de milliers, ou peut-être même de milliards, d’essais infructueux de singes écrivains?

Face à ce constat, comment puis-je me permettre d’écrire : peu importe l’inspiration du moment, il va toujours y avoir un animal qui, par le simple jeu du hasard, fera mieux que moi. Cette pensée enlève toute crédibilité à ma démarche d’auteur et, ainsi, rend ce travail totalement futile. C’est d’ailleurs juste assez drôle pour me faire peur, juste assez inquiétant pour m’obséder chaque matin devant mon café.