La partition cyclable d’un biker d’Hochlag


, p. 19-21.

Ontario : les ruines

La rue Ontario, été comme hiver, un véritable chantier de guerre. Après avoir traversé le sol rocailleux et volcanique direction ouest, mon vélo doit affronter les fameux détours des impromptus cônes oranges. Alors que je crois ma monture vingt et une vitesses prête à faire face aux pires conditions routières montréalaises, le trou qui m’attend entre deux cônes pourrait bien m’empêcher d’atteindre mon objectif de ce jour : le parc Lafontaine. Je m’élance à travers cet univers de béton assommant où les cris des piétons et les klaxons effrénés des voitures me font perdent ma boussole auditive. J’ai besoin de silence, accompagné d’un léger bruit de fontaine. Sur Ontario, ces ruines qu’on appelle une rue, je deviens un personnage épique. Avec mon casque comme armure, je suis attiré vers les lumières rouges et hypnotisé par cette traversée mortelle. Je me dis que ce serait une fin héroïque. Mon cœur pédale à toute vitesse et je tremble car la rue s’effondre dans des grondements féroces. Un dossard jaune m’indique le chemin où le sol est un peu moins troué et où les voitures sont bloquées par une main. Rien ne vaut les regards de jalousie que les conducteurs automobiles me lancent alors que je file à toute vitesse sur ma bécane Specialized. Je suis sauvé. Je suis enfin arrivé à la côte Papineau. Je n’en peux plus. Et mon vélo non plus.

 

Sherbrooke : le no-bike land

Après la montée de la côte Chambly, où je suis maintenant un vélo à deux pattes, je conçois mon projet ambitieux de parcourir d’est en ouest la rue que j’ai affectueusement appelé le no-bike land : Sherbrooke. La Sherbrooke n’est pas faite pour les cyclistes. Je suis en minorité dans ce territoire sans voie face aux voitures qui viennent de tous côtés. En déséquilibre sur mon Specialized, je me sens vulnérable et j’ai peur de me faire attaquer à coup de portière. Malgré tout, je me crois capable de tout, avec ou sans casque, et l’attrait du gazon moelleux me motive à continuer. Faire du vélo sur cette artère est surtout psychologique : il faut s’imaginer gros et entouré de fer. Ce ne sont pas des cônes ou des nids-de-poule qui m’arrêteront cette fois-ci, mais bien l’ennemi voiturier et pollueur qui m’étouffe et m’affaiblit. Mais ce n’est pas sans savoir que je suis un spécialisé de mon vélo, des passages réduits, des territoires hostiles, et comme un paon, je déploie mes plumes pour montrer que c’est moi qui a la tête la plus dure, la gorge la plus rouge et la voix la plus forte. À me promener les bras écartés sur mon vélo en criant comme Tarzan sur sa liane, je suis convaincu que Sherbrooke me mènera à destination : à la fontaine de mon parc où les canards ondulent et les écureuils se multiplient.

 

Rachel : le cercle

Sur la Rachel, encore plus haut, l’utopie cycliste est protégée par la piste réservée. J’y vais quand je veux me fondre dans un mouvement social. Quand j’ai envie de faire partie d’un groupe et de croire qu’on pédale tous ensemble vers la gloire. Suivant la trajectoire du cycliste devant moi, je m’immobilise à une lumière rouge. Par contre, je sens le poids de la solidarité entre les avec-casques et les sans-casques derrière nous qui nous pressent à continuer. Nous devenons alors un défilé sans fin qui impose sa présence malvenue aux automobilistes. Un élan commun nous propulse vers l’avant sans arrêt. D’un même mouvement, on traverse les lumières rouges, d’un même mouvement, nous nous rendons tous au parc Lafontaine. Sur Rachel, la piste cyclable est une queue leu leu de joyeux cyclistes, qui j’aime le croire, vont tous contempler les arbres avec moi et on continuera ce qu’on a commencé sur Rachel en chantant à l’unisson. Et si on le pouvait, je sais qu’on se tiendrait tous la main et qu’on ferait la ronde en créant un infini que j’imagine lorsque je bois de l’eau en faisant pipi.

Ces trois lignes parallèles qui forment ma partition locale font jouer ces musiques cycliques qui rythment mon son d’est en ouest. Ma roue roule et raconte ses histoires à toute vitesse, ses histoires de nids-de-poule, de portière et de lumières rouge qui traversent Montréal et me portent vers ma destination nature, peu importe le chemin.