Neige et cendres


, p. 41-43.

Je suis figé depuis un moment déjà, incapable de me décider à avancer, ne percevant clairement que le bas de mon corps et le tapis gris sous mes pieds. Une silhouette noire surgit devant moi, me demande d’une voix grave le nom du défunt. Je m’entends prononcer le nom de ma mère. Demi-sourire de compassion. Elle pointe une salle à ma droite. J’y entre en silence. Le tapis absorbe le bruit de mes pas. Je suis en retard. Trente minutes. Peut-être plus. Je ne sais pas.

Je suis resté un certain temps à écouter la radio dans ma voiture stationnée à l’arrière de la Coopérative funéraire de Sainte-Foy, 500 personnes se seraient noyées en tentant de traverser la Méditerranée, ça me changeait les idées. Puis la voix de Francis Reddy. J’ai ouvert la portière.  Une bourrasque de vent et de neige m’a frappé de plein fouet au visage. J’ai penché la tête. Mes lunettes ont glissé de mon nez et se sont retrouvées sous ma botte qui se déposait au sol. Craquement. Du plus loin que je me souvienne, une sévère myopie place entre moi et le reste du monde un voile qui s’épaissit avec l’âge. Je me suis dirigé tant bien que mal vers le bâtiment. Le ciel et le sol se confondaient en un grand tourbillon blanc, on aurait dit un tableau de William Turner.

Ma vue voilée ne discerne que les nuances beigeâtres de la salle. Un dégradé d’une palette de couleurs Sico, du beige pâle des murs au beige-brun du tapis. Je reste debout près de l’entrée. Les endeuillés sont tous assis. Silhouettes foncées parfaitement alignées en rangées, bustes droits, têtes penchées légèrement tournées vers la gauche d’où provient une voix nasillarde. Entends nos prières entends nos voix, je me demande si je suis dans la bonne salle, entends nos voix monter vers toi. Les bras de l’ombre parlante gesticulent suivant les inflexions sonores. Parfois la voix se tait. J’entends alors, en sourdine, le bruit de la cérémonie funéraire voisine, sanglots étouffés, reniflements. J’imagine les gens se prendre par les épaules, se prendre dans leurs bras. Ici rien. Silence néon.

Un visage se tourne vers moi. Touche rosée dans la masse sombre. Regarde-t-il dans ma direction ? J’esquisse un sourire juste au cas. Il se détourne. Une petite tache flamboyante scintille sur le mur du fond. Point lumineux dans le désert. Je le fixe pendant que l’ombre dans le coin parle de maman, madame était une mère aimante, tu ne la connaissais pas, elle est maintenant auprès de dieu, sûrement pas. Crissement d’une chaise au sol. Une silhouette s’est levée, s’avance vers le lutrin. Un enfant gémit. Il veut sortir. Je serai brève nous dis une voix pointue, mal assurée. Celle de ma sœur. Je sais déjà ce qu’elle va dire. C’est sans importance. Point d’or sur le mur du fond.

Tout le monde se lève en silence. C’est l’heure du buffet froid. Je m’avance dans l’allée centrale entre les chaises qui se vident. Un visage surgit devant moi. Celui d’une femme. Je distingue ses traits, mais ne la reconnais pas. Elle prend ma main dans la sienne, une main osseuse et ridée. Ses grands yeux bleus et vides me fixent. Trop long. Je retire ma main et continue à marcher vers le fond.

À quelques pas du mur, je distingue maintenant les détails du christ sur sa croix.  Un christ au corps plaqué or. Et le corps de ma mère ? Je baisse les yeux vers une boite placée sur un piédestal en faux fini de bois, encadré de deux bouquets blancs, denses et inodores. Il est là. Dans cette petite boite ornée de dorures. Je la prends dans mes mains, la soulève. Mes mains tremblent. La boite est légère. Mes mains tremblent toujours quand elles tiennent quelque chose. Je l’approche de mon visage pour y lire l’inscription en lettres carrées :

 

CÉCILE LÉPINE

1927-2015

 

Mes mains soulèvent le couvercle. Tas de poussière grisâtre et fragments blancs.  J’y touche du bout du doigt. La cendre fine et douce s’immisce sous mon ongle, s’imprègne sur ma peau. J’y enfonce la main. Elle devient grise comme ma mère. Gris opaque. Gris vieille grange. J’incline la boite. Un filet de cendres s’en échappe, s’écoule au sol. Un tas se forme à mes pieds. Le débit s’amplifie, bientôt un lac de cendres sur le tapis beige-brun. Ma mère s’écoule et  je coule avec elle. Les poumons cessent d’expirer, la ventilation cesse de ventiler, le vent glacial se fige dans l’air de décembre tandis que la poussière s’élève en une colonne verticale dense et grise jusqu’aux néons dont la lumière se diffracte à travers le voile du nuage. La cendre  se dépose sur les chaises et les rideaux beiges. Le nuage de poussière opacifie le voile qui m’entoure, m’enveloppe complètement. Je suis au cœur de cette tempête qui bouge au ralenti. Ma mère se dépose maintenant partout. Il faudra tout ramasser. Il faudra l’aspirer, l’épousseter. Elle devait se répandre dans la Méditerranée, dans la lumière éclatante d’un ciel de Corse, elle restera incrustée ici, dans les poils du tapis de la salle numéro 2 de la Coopérative funéraire de Sainte-Foy.