Le dérameur


, p. 37-39.

On évoque Luka Rocco Magnotta. On tapine. On attire le chaland. Le chaland n’achète pas. Il dénonce. Qu’on tapine. Tant pis.

Un fluffer : on l’avait trouvé malin devant une caméra de télévision, qui décrivait comment il opérait, comment parfois il suscitait du désir.

On dit dérameur au lieu de fluffer. À l’est. On ne parle pas de ça dans les provinces.

Dix juillet. Montréal nous mitonnait. Cuits du soleil. Je décidai de passer sous la terre. Sur le quai du métro, trois personnes diffusaient trois formes différentes de la terreur des villes, parmi lesquelles un enfant sans beauté. Il pleurnichait. Sa mère le bouscula sur les rails, qu’il meure, mais l’enfant tint bon, et, sur le quai, presque droit, il rigola. J’étais content. Lui aussi.

Je rentrai dans le métro et ouvris un livre énorme qui gênait la vie de mon voisin. Il maugréait. Il énumérait tout bas ce qu’il aurait eu la liberté de faire si jamais je ne m’étais pas assis là, avec ce livre énorme sur mes genoux. Il appartenait à cette vieille catégorie de gens qui ne peuvent pas juste penser, lesquels doivent toujours souffler, d’un murmure, d’un cri, ce qui vient fruste à leur esprit.

Enfant de putain.

La deuxième station : une femme pénétra le wagon et, quelque part dans l’abstraction, la mer monta. J’essayai de référencer l’odeur de mes larmes. Vain. Elles sentaient. Fortes. Il fallut que j’explique mon émotion à la femme.

Bonjour madame.
Pourquoi tu pleures?
Je regarde ton visage et tu parais beaucoup trop triste. Je ne sais plus quoi faire.
Tu veux sortir du métro et faire l’amour?
Avec qui?

Je sortis du métro seul, sans mon énorme livre, et Luka Rocco Magnotta m’attendait sur sa mobylette. Il avait percé le pot du bolide et ce n’était pas juste pour faire comme les autres. L’objet soignait ainsi quelque bruit tonal qui tenait une note très basse, un sol des cavernes qui lentement se froissait de deux demi-tons : la des fondations / un gros souffle. Nous arrivâmes aux abords d’un hangar tout de rouille, lequel réverbérait des râles d’hommes prêts à jouir pour faire des sous.

J’ai le cul qui pique. Comme si y’avait des bouts de bois dedans.
Tu dois avoir trop mal.

Aujourd’hui se montait un bout de film : douze hommes soumettaient à l’esclavage sexuel un jeune garçon. Un jeune garçon avec des taches de vin. Il souffrait un baillon et l’heure durant, ses faux bourreaux le compressaient. D’un moment à l’autre le jeune bardache anticiperait le jugement de sa fille-mère. À vingt mètres du podium, Luka entretenait l’érection des sept mâles principaux. Il occupait un écart noir du préau et toutes les cinq minutes, une verge forçait sa gueule. Sans jamais y foutre. Ce n’était que des passages du désir. Le reste du temps, Luka Rocco Magnotta contemplait une page de l’internet qu’il rafraîchissait sans relâche : la sienne officielle avec dix têtes de lui (quid de l’entropie qui menace les pixels, ceux qui ne reforment votre visage qu’à l’état pseudo- parfait d’amas). Il saigna du nez ce jour-là.

Il disposait aussi de deux bouteilles pour vomir au besoin.

J’allais lui parler de ses vies et des miennes quand une espèce de monstre rougi de figure me l’arracha du bras pour le plaquer au sol et l’enculer. Je posai un genou à terre pour les photographier puis m’énervai de n’obtenir que des clichés blancs. D’un blanc impeccable. Quand l’espèce de monstre retourna vers le plateau, je découvris la manière qu’avait Luka de saigner par le froc. Je lui demandai de rester sur le ventre et cherchai du coton. Tandis que je désinfectais sa plaie, il se confessa un peu avant de vomir. Il ne se plaignait de rien du tout.

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque j’avais douze ans, je me suis demandé comment pouvait se sentir l’homme qui a reçu le bras entier d’un autre homme dans son cul.
Maintenant que je sais, je n’arrive plus à me poser des questions.

Tu crânes.
Je sais.

Une femme lui posa cinq dollars sur l’os au milieu de la nuit et Luka m’apprit qu’alors, il avait terminé le travail. Nous allâmes rue Saint- Laurent et Luka acheta trois robes; une bleue, une rouge, une jaune. Il s’habilla, la bleue par-dessus la jaune, insista pour que je porte la rouge. Je ne portais plus de rouge depuis la mort de ma mère, cette mort que j’avais seulement imaginée. Je n’étais pas sûr qu’elle soit morte. Nous courûmes derrière un camion qui nous déposa dans l’Ontario, près d’Hamilton. Deux beaux garçons dans la ville pleine d’aluminium.

Quand je cours j’ai envie de pleurer.
Pas moi.

Nous avions décidé de ne plus parler sans nous dire : On ne se parle plus.

Au milieu d’un champ Luka commença à tourner sur lui-même jusqu’à perdre la boule. Sa gigue devint si folle que je décidai de lancer la course d’un feu. Le feu devint énorme et je m’accordai un crime. Non. Je ne voulais ne plus me poser de questions car j’avais la tête grosse de flashs. Il y avait beaucoup de matière résonnante dans les friches proches et je fabriquai avec sept objets des pipes, des tubes, des marimbas. Puis je tapai des triolets (longtemps). Au milieu de tous les vacarmes, Luka Rocco Magnotta s’offrit de nourrir le feu et sa peau frémit. Le feu donna une image liquide du sacrifice. La personne s’effaça avec la manière limpide d’un effet Ken Burns. Quelle belle façon.

Les pompiers ont pris des photographies de l’après-feu mais ils ne les diffuseront pas sur Internet. J’appris plus tard que Luka Rocco Magnotta n’était pas mort et que le garçon que j’avais accompagné n’était pas Luka mais Bruno.

 

 

 

 

 

 

 

 

La véritable foi.