Chante chante avec moi miss Kitt


, p. 52-54.

Le cabaret est bondé, bruyant et seul en silence dans les loges je m’assois devant mon miroir, fébrile et nerveux. Le spectacle va bientôt commencer. I dont wanna be alone where is my man? Au pourtour du tain craquelé les lumières tremblent blafardes sur ma peau mulâtre, leurs rayons la lissent doucement, lui donnent l’éclat d’une étoile en devenir

Immobile devant la glace je me regarde un instant me regarder, comme ma mère dans la foule en liesse venue spécialement pour me voir ce soir au Paradis latin, clandestine ma mère Rose-Hélène fière un instant de son fils devenue femme, son fils dans un instant célèbre et célébrée, haut-perchée sur des talons de jais. I spend hours by the phone where is my baby? Méticuleusement j’applique le fond de teint sur ma peau, contourne glisse le long de ma mâchoire imberbe mes lèvres, ovales pulpeuses et ce nez, ce nez que j’ai gros comme ce père qui me frappe de sa ceinture déliée non mon fils, tu ne suceras pas de queues, je sniffe une longue ligne de coco. I chew my fingers to the bone where is my man? D’une main je m’enfile un Jack de l’autre j’applique de l’ombre sur mon œil droit de travers du khôl, plus de khôl sur le rebord de chacune de mes paupières inférieures. J’y pose délicatement une rangée de cils une autre une autre et une autre je cligne, de tes yeux Eartha Kitt ma douce j’espère, j’espère que toi aussi tu me vois. I need a man who can bring my relief. La musique monte la foule crie j’agrippe mon tube de rouge à lèvres l’ouvre le fait glisser comme une bite entre mes mains, mes lèvres se tendent se crispent embrasse-moi Mathurin que je te suce Mathurin baise-moi Mathurin défonce-moi jusqu’à la décharge Mathurin je souris, de t’imaginer jouir dans ma bouche rouge sang. Is the thing that I desire, is there anyone out there who has the nerve? Je prends la perruque sur la tête tranchée sur le comptoir devant moi je la pose, sur ma tête mes cheveux drus mon afro blond que je taille tous les jours aux ciseaux. D’un bond je me lève sur mes talons relève mon bustier de paillettes sur ma poitrine ronde, mon torse palpitant de jeune homme abattu, mon cœur, where is my baby?

Dans les sombres couloirs je marche exaltée vers la scène en laissant tomber le bassin d’un côté, de l’autre ma main se pose sur ma hanche glisse vers le haut de mes fesses claquées par ton bassin rageur Mathurin, et tes couilles contre ces couilles serrées entre mes jambes. Les cris de la foule engloutissent mon nom crié par la drag hôtesse me voilà! Me voilà femme fatale! He cant be far, look for an ascot, a big cigar. Je n’ai que le temps de me mettre à chanter Where is my man? Que je ne te vois pas Mathurin! Where is my man? Mais que je te vois Maman! Where is my man? Te lever en criant Maman, stupéfaite dégoûtée te lever te retourner Maman, en larmes marcher vers la sortie, honteuse… Maman… Where is my man? Je termine mon numéro survoltée je retourne dans ma loge affolée tu me rejoins enfin Mathurin nous enfilons, Jack sur Jack sur coco sur ta queue dans mon cul Mathurin Where is my man? Allez viens! On se casse d’ici!

Dans Paris sous la nuit nous marchons côte à côte, main dans la main le ciel se distend nos ombres malades tanguent, à nos pieds elles marchent nous suivent obliquement. Au détour d’une rue, dans le contre-jour d’un lampadaire nous apercevons une silhouette frêle fragile, recourbée sur une petite canne de bois de chêne, une affreuse vieillarde : « Bien le bonsoir Madame vous vous appelez? » Anna daigne discuter avec nous déchets noirs de sang bouillant des coups reçus au régiment prends ça dans ta gueule négro prends ça dans ton cul salope! Nous l’amadouons la charmons lui demandons de nous laisser monter dans votre mansarde Anna s’il-vous-plaît laissez-nous monter pour téléphoner un taxi un ami, quelqu’un qui viendra nous chercher pour nous amener loin d’ici

 

***

 

Le 5 octobre 1984, Anna Barbier-Ponthus, vieille dame de 83 ans meurt après avoir été battue et asphyxiée par un oreiller. Ses assassins, Jean-Thierry Mathurin et Thierry Paulin, drag-queen du cabaret Paradis latin, qui allait devenir le Monstre de Montmartre, tueur de 18 à 21 vielles dames, lui dérobèrent 300 francs

Eartha Kitt était leur chanteuse culte.

Altérités


, p. 19-22.

Auschwitz-Birkenau, le 20 janvier 1943 

Il fait froid. Il neige. Le jour se lève. Il sera gris comme la nuit.
On entend, lointain, le sifflement d’un train qui approche.
Long mur de briques rouges de crasse et de cendre. Barbelés.
Le porche d’entrée du camp se dresse devant la locomotive. Une cloche retentit.
À travers le camp fusent les hurlements. Couteaux sonores. « Stehen schmutz»
Les enclos exhalent des odeurs d’excréments et d’humiliation.
Du pavillon d’observation surplombant le porche, des SS regardent le convoi arriver, ralentir.
Statues de haine pure. Absolument convaincues.
L’autre, la vermine. Nous, les élus. Implacable dichotomie. « Tod den Juden! »
Long sifflement. Le train s’arrête. Des SS accourent.
Craquements mouillés de neige sous le poids des bottes.
Les portes du train s’ouvrent dans un fracas métallique.
Hémorragie d’étoiles.
« Frauen und kinder hier! Männer damit! » La foule se scinde en deux.
Les hommes restent là, dans un long rang fourbu, résignés.
On emmène les femmes et les enfants.
Encerclés, ils marchent sur la voie ferrée qui transperce le camp.
Ils s’y enfoncent jusqu’à s’effacer.
Le Reich raisonne. Le Reich est fou.
En lui se putréfie la haine de l’autre absolument autre. 
Totale machination. « Tod den Juden! »
Au cœur enneigé du camp, un grand bloc gris s’entrouvre. Une porte. Un trou noir.

Nudités frigorifiées. Bousculade.
On rase les crânes.
Les corps engouffrés, debout, s’enchevêtrent.
Grincement rouillé.
Le trou noir se referme.

Aucun écho.

Zyklon B.

***

Laramie, Wyoming, le 7 octobre 1998

Deux jeunes hommes abordent Matthew sur la piste de danse.

– I’m Aaron.
– And I’m Russel.
– Nice to meet you guys…

Discussion. Rapprochement.
Le bar ferme. Les trois jeunes sortent.

– Do you want us to take you home?
– Of course. Thank you guys.

Ils embarquent dans la voiture d’Aaron.
Route de campagne déserte. Nuit sans étoiles.

– Where are you taking me?
– Just shut the fuck up faggot!

La voiture coupe à travers champ et s’arrête. Les portières s’ouvrent.

– Get the fuck out!

Revolvers. Coups de crosse.
Aaron et Russel dénudent Matthew, l’attachent à la clôture et le battent.
Lacérations. Taillades. Visage qui se déchire.
Bouteilles. Branches d’arbre. Anus ensanglanté.

– You like it fucking faggot?

Sur les jambes nues de Matthew ruissellent l’urine et le sang.
Convulsions.
Bruit mat de crâne qui se fracasse.
Râles. Écume. Soubresauts.
Les yeux de Matthew se révulsent.
Il cesse de respirer.

Satisfaits, Aaron et Russel s’enfuient, le sexe gonflé d’une brutale excitation.

Épouvantail pédé.
Refoulement assassin.

***

Montréal, le 20 janvier 2003

Ma très chère sœur,

Tu dois te demander pourquoi je t’écris.
J’ai tellement honte, tu sais, de t’écrire lâchement comme ça.
C’est que tout est pourri par ici.
Trachée traquée. Voix livides.
Insomnies. Tête malade.

Ça fait longtemps que j’y rêve, tu sais.
Ça fait longtemps que j’attends que ça arrête.
La nuit. La nuit. Emporte-moi donc, sale pute de nuit.
Réveils toujours déçus.
Matins gris, cernes mauves.
Visage figé, sourire faux.
En moi toujours ces cris qui me terrifient.
Ces vides échos d’aliéné mort-né.
Ma cage. Mon silence.
En moi tout se crispe en se densifiant.

Et je n’en pouvais plus, ma sœur.
De toute cette peur, cette haine.
De moi, de lui.
De cet autre en moi.
J’espère qu’un jour tu me pardonneras.

Maintenant reste calme, tu veux bien?
N’entre pas dans la maison et appelle tout de suite la police.

On se reverra. Un jour.
Ne t’en fais pas trop.

Ton frère qui t’aime