L’attente


, p. 31-34.

Un soir

Attendre en ce lieu face à l’écran de télévision, la tête appuyée sur la paume et le coude sur le genou. Fixité du corps qui s’endort et refuse, abattu par l’alcool, non la fatigue, non rien, attendre de ne pas s’endormir face à cet écran qui ne dit rien comme ne disent jamais rien tous les écrans, qui ne montre rien d’autre que les onze minutes à attendre. La tête  s’affaisse au rythme des longues secondes qui s’égrainent, se redresse, se déploie vers l’écran qui ne dit toujours rien et se tend à nouveau vers le sol, pour compter les carreaux du dallage, les paupières lourdes. Chaleur moite du dernier métro un soir de décembre.

Mouvement sur l’épaule. C’est une main qui la secoue, plus ou moins doucement, efficacement vers l’éveil.  De cette main, nous ne remarquons ni la teinte jaunâtre des doigts ni les callosités rugueuses de la paume, nous l’oublions à moitié tandis que nos yeux glissent sur lui. L’homme parle, nous écoutons parce que nous attendons. L’écran de télévision ne dit ni ne montre plus rien, il est éteint, la station est vide, un employé de l’entretien ménager passe, nous regarde et poursuit son chemin. Les carreaux du plancher non dénombrés n’ont pas bougé, l’homme parle, semble dire qu’il n’y aura pas de dernier métro. Sa moiteur nous aura endormies. Les carreaux n’ont pas bougé. Un mouvement de colère aurait pu nous saisir, nous étions là, nous l’attendions, nous n’étions qu’à deux-stations-onze-minutes du dernier segment avant le lit tant attendu, tant convoité. Manger, boire et danser nous fatiguent, nous aurions aimé rentrer, dormir. Nous écoutons l’homme par politesse, à voir la blancheur de sa barbe

et la profondeur de ses rides, il pourrait en avoir pour longtemps.

Attendre l’autobus dehors au froid ne nous rebute pas. Dans la lenteur des petites heures qui sont arrivées trop vite, dans la moiteur qui s’est insinuée sur notre peau, notre tête scelle son trajet vers la sortie,  nos yeux se détachent des carreaux, de l’écran, nos jambes nous obéissent d’une marche à l’autre. Nous saluons l’homme, il nous suit, , il poursuit sa conversation, nous répondons parfois.  Nous n’avons ni la voix pour discuter ni les oreilles pour entendre, nous ne sommes plus que ce corps rigide et lourd  qui appréhende la présence prolongée de l’homme, qui regrette  sa robe et ses collants devenus si chauds en dansant, si froids maintenant.

 

Une porte

Mouvement sec de l’épaule, mouvement répété tous les jours, avec plus ou moins d’adresse, plus ou moins de force. La résistance attendue de l’air cède la place à un obstacle insurmontable, un verrou qui fixe la porte pivotante au sol. Il n’y aura pas de sortie par cette porte ni par les deux autres qui l’entourent. Pousser un peu plus fort, reculer, prendre un élan comme dans les films. Il est probable qu’au cinéma la porte ait été prédéfoncée pour faciliter la tâche de l’acteur. Nous n’envisageons pas cette possibilité. Le vent froid passe sous la porte, nous aurions aimé être aussi minces que lui pour nous y faufiler, nous n’avons ni trop mangé ni trop bu non. Nous n’avons pas peur, mais nous avons froid d’un souffle qui nous parcourt l’échine et nous tient merveilleusement éveillées, la chair de poule aux bras et à la nuque. L’homme parle, nous l’écoutons, nous attendons, cinq heures du matin comme il nous le demande. Il parle, des policiers qui ne l’aiment pas.

 

 

Une voiture

Un véhicule, deux véhicules, infinité de véhicules dans un cortège anonyme défilé noctambule. Des lumières de phares éclairent brièvement le vestibule de la station, la balayent du regard et s’évanouissent. Les mains fourmillent et s’arrachent des morceaux de peau au bout des doigts, c’est la nervosité, ça va passer. La voix de l’homme répète que sans nous, il ne passerait pas au travers de la nuit, il deviendrait fou, il paniquerait. L’incohérence de l’homme nous dérange, il ne peut vivre ni à l’extérieur ni à l’intérieur de la station. Il pourrait nous laisser partir, aller se cacher peut-être, être ailleurs aussi. Des hommes fouilleraient la station de fond en comble pour le trouver, ne lui laisseraient aucun instant de répit, le traqueraient jusqu’à le capturer, l’emprisonneraient pour lui faire payer ses amendes. Nous n’essayons pas de le raisonner, nous attendons, cinq heures du matin, peut-être.

Des lumières de phares éclairent brièvement le vestibule de la station, la balayent du regard et s’immobilisent. Fébrilité du corps qui veut demeurer calme malgré la délivrance prochaine, qui veut paraître sain pour la personne qui approchera de notre porte. Nous lui parlons pour ne pas lui faire peur, nous avons l’air inoffensives, moins de rides dans le visage et moins d’haleine dans l’alcool que notre codétenu. Le livreur de journaux n’a pas les clés de la porte et repart. Il va nous chercher de l’aide. Trop de fébrilité, trop de déception nous ont épuisées, nous retombons dans notre état amorphe, les sens tournés vers les portes fixes qui ne s’agitent que lorsque des courants d’air les réveillent, que lorsque des mains munies des bonnes clés les sortent de leur passivité. Nous n’avons ni froid ni sommeil, nous attendons que le vent s’engouffre pour de bon, essoufflé mais vainqueur de ce métal figé.