Depuis que je te connais tout est possible


, p. 55-57.

À matin ça sent la crowbar. Tu te réveilles noyé dans un parfum pas trop attirant de métal, de sang, de restants de nuit difficile. Ça part mal. Tes pieds sont cassés, bris mécanique. Tu es ligoté à une chaise. Il y a le son des œufs qui cuisent. Il y a l’odeur du bacon qui se mêle aux autres. C’est clairement pas ta journée. Il te vient à l’esprit que ton agresseur va venir faire son brunch du dimanche dans ta face. Il te vient à l’idée qu’il pourrait te lancer le beurre fondu brûlant sur les poignets pour que tu répondes aux mêmes questions qu’hier. Assez spéciale comme entrevue. Ils font pas ça à Tout le monde en parle. Toutes les affaires qui pourraient arriver se garrochent dans ta tête en même temps que le bruit d’œufs et de bacon qui dansent dans la poêle. Tu ne sais pas ce qui s’en vient. Peut-être un coup de poêle chaude dans le front, ou derrière la tête? T’as aucune idée de ce que tu fais là. On t’a ramassé, on t’a pris pour un autre, tu sais pas c’est qui l’autre mais c’est pas toi. T’étais au centre d’achats, tu magasinais un parfum pour ta femme, c’est sa fête aujourd’hui. T’étais pas certain entre le parfum plus floral ou l’autre plus fruité et maintenant ton nez est trop poqué pour savoir si ça sent plus le vomi ou les toasts.

À ce moment-là on se connaissait pas vraiment, mets-toi à ma place. J’arrive en jaquette dans le salon, évidemment en te voyant je fais le saut. Je crie, je sursaute, j’échappe mon plat. Je recule, puis je reviens. Je pense d’abord à une entrée par infraction ou un cambriolage, mais en même temps, tu serais pas assis là, ligoté, docile. Faut dire que le kit de cinq crowbars sorties de l’emballage est intimidant. Ces outils-là ont du vécu, ça se voit. Tu marmonnes je-sais-pas-quoi à travers la guénille dans ta bouche. Si je te l’enlève, je vais mieux comprendre, mais en même temps, ça se peut que tu me mordes, d’autant plus que je sais pas si je veux écouter ce que t’as à dire. Tu pourrais me convaincre de te détacher et finirais par me frapper quelque part avec une des crowbars. J’ai pas le goût de savoir laquelle. C’est un dilemme un peu intense auquel je ne m’attendais pas ce matin. Pour cacher mon inconfort, je me tourne et ramasse mon déjeuner sur le tapis. Tu pars à crier, si on peut appeler ça crier. Là je me dis que t’es peut-être pas seul, que t’as forcément un complice. Toi, tu te dis que ça me prend vraiment trop de temps pour ramasser mon déjeuner, que je dois être en train de préparer un coup de fourchette, ou quelque chose. « Désolée, je vais aller mener mon assiette, je reviens. » Une fois dans la cuisine, je capote, je me demande pourquoi je t’ai parlé, et pourquoi j’ai dit ça, comme si c’était normal pour moi de trouver des inconnus ligotés à côté du couch. Je me demande ce que tu vas penser de moi, si ma brève absence va te servir dans un crime sordide que tu planifies déjà. Je suis figée dans la cuisine et ça sent de moins en moins le brunch.

Tu trouves que ça me prend du temps, tu te poses des questions. Tu t’inquiètes. Mon fils, Jean-Claude, arrive dans le salon avec un arsenal un peu moins doux que les crowbars. Tu reconnais son visage, il reconnaît le tien. Ça te prend quatre secondes dans ta tête pour réaliser que je suis ton alliée là-dedans pis que ça va te prendre mon attention. Tu essaies de crier encore. C’est pas extraordinaire. Jean-Claude te fait signe de farmer ta yeule au plus sacrant sinon il va te tuer. Un body-linguiste assez doué, mon fils, il faut le dire. Tu saisis le message et en accuse réception en cessant de crier, mais c’est surtout pour reprendre ton souffle.

Je t’entends recommencer à hurler. Je me dis que c’est probablement un piège. Défilent dans ma tête des scénarios loufoques. Je me dis que si je sors de la cuisine, tu vas sûrement être miraculeusement debout dans le salon avec un gun. J’ai jamais vu de gun de ma vie, encore moins dans ma maison, mais depuis que je t’ai trouvé, attaché après la chaise tachée de sang, avec tes yeux perdus et tes cheveux ébouriffés, je ne vois plus la vie de la même façon. Depuis que je te connais tout est possible. J’entends tes grognements, j’entends ta chaise qui bouge et craque, comme si tu tenais pas en place, comme si tu t’énervais pour rien tout d’un coup. Tu sautes tellement haut que ta patte de chaise s’enfarge dans le tapis. Tu tombes, la face directe dans ma table de salon. La table casse, le pot- pourri revole partout. Ça sent le printemps, les fleurs et la cannelle. Ça fait changement. Jean-Claude dépose son équipement persuasif et se sauve par la porte en paniquant. Il réalise que son choix de carrière vient avec des obligations auxquelles il ne peut faire face.

J’entends la porte qui ferme, puis je n’entends plus rien. J’attends un peu. Le tumulte m’a intriguée, mais pas assez pour sortir et risquer une balle dans mon crâne ou dans ma jaquette. Je sors ma spatule en métal plate et l’utilise comme miroir pour tâter le terrain. C’est flou et déformé. Je ne te vois pas, j’en conclus que tu n’es plus dans ma maison. Quand j’arrive dans le salon, je fais le saut encore, évidemment. J’aimais beaucoup ce pot-pourri que tu as détruit avec ta tête. Je te regarde, couché dans la grosse craque de ma table avec des copeaux de printemps qui se mêlent au sang par terre. Tu commences à grouiller et à gémir. Je sens beaucoup de souffrance en toi. Je n’hésite pas longtemps, je lève la chaise délicatement, au cas où tu deviendrais hostile. Tu te réveilles. Tu me regardes. Mon cœur fond. T’as les yeux qu’on a quand la confusion devient presque une berceuse. Comme une confiance qu’à partir de là, ça ne peut qu’aller mieux. Sans y penser même trois secondes, j’enlève la guénille dans ta bouche. Tu ne me mords pas. L’idée de mordre est loin, elle est partie avec mon fils et l’odeur des outils.

Tu te dis que cette madame-là n’a aucune idée de ce qui t’arrive. Tu te dis que t’as rien à perdre et tu me raconte ta soirée. Je te raconte mon matin. On appelle Jean-Claude pour qu’il remplisse les trous dans notre histoire, mais ça répond pas. Tu appelles ta femme pour y dire bonne fête. T’as pas l’alibi le plus détaillé mais bon, je vais t’aider à trouver un parfum. Ça finit de même. 

 

 

Télégramme d’un agent globe-trotteur à une femme qui réside ailleurs


, p. 6-7.

J’ai glissé un tip généreux dans la poche du gars des télégrammes, stop. Faudrait pas que l’information tombe dans les mains de mon épouse, virgule, Louise, stop. Ce sont des informations sensibles, stop. Ici c’est long sans personne à qui parler, stop.

Écoute Sophie, virgule, je t’aime, stop. Je sais que c’est difficile et je sais que, virgule, bon, virgule, la distance et tout c’est pas évident, virgule, mais je sais pas vraiment quoi te dire à ce stade-ci, stop. Je m’ennuie de nos dialogues cybersensuels qui me décalageaient l’horaire, virgule, tes seins chauds me manquent et ton souffle s’est perdu en Atlantique, stop. J’aurais aimé t’écrire une, ouvrez les guillemets, frénésie postale sans pareille, fermez les guillemets, stop. Je suis désarmé, virgule, inculte et bègue, stop. Tire la chaîne de ma tondeuse avec tes mots, stop. Écris-moi quelque chose de nous dans la toundra postsoviétique, virgule, dans la course sauvage de tes cheveux, stop.

Sophie j’ai tué un homme hier, stop. Sophie je vais tuer une femme dans quelques minutes, stop. Sophie ton amant est une mauvaise personne, stop. Sophie empêche-moi de sombrer si un jour je reviens, stop. Sophie ne me pardonne jamais, stop. Sophie aime-moi, stop.

Ici tout est en marbre même la nappe, stop. Ici c’est surabondance de luxe et de château-esque, virgule, comme des bourrelets d’or, virgule, boulimie de l’Empire, stop. C’est dégueulasse tellement c’est beau, stop. C’est beau tellement c’est dégueulasse, stop. C’est ce que je me dis pour arranger les choses dans ma tête, stop.

Sophie, virgule, je serai franc, virgule, je sais qu’il y a quelque chose qui cloche, stop. Je sais pour toi et Chose là, virgule, dont le nom m’échappe, stop. J’ai vu les photos, virgule, j’ai tout vu, stop. J’espère qu’il te chatouille à la bonne place, stop. J’espère que ta voix d’incendie brûle Villeray à nouveau, virgule, dans le creux du coude de la nuit, stop. J’espère avec une sincérité brutale que tout va bien pour vous, stop, tabarnaque, stop. C’est Louise qui sera contente, stop. Elle paie probablement mieux que moi le gars des télégrammes et sait probablement tout, virgule, et si c’est le cas, virgule, je la salue au passage, stop. Avec l’argent du divorce, virgule, elle pourra lui payer en guise de merci un beau château dégueulasse, virgule, avec une fontaine de chocolat pis une autre de whisky, stop. Qu’elle crève riche dans son bain en or elle le mérite bien, stop.

C’est long ici dans l’ombre, virgule, à attendre de tuer, stop. Quand le sang va revoler sur les journaux, virgule, personne ne connaîtra l’artisan au bout du couteau, virgule, ouvrier spécial qu’on exécutera le lendemain, stop. Personne n’aura de fleurs pour ma mère quand ils vont rapporter mes pièces au pays, stop. C’est long ici dans l’ombre, stop. Au moins, ce sera un écrasement splendide quand tu recevras cette lettre, virgule, quand les hamsters dans ta tête se déboîteront le pied en passant sur mes derniers mots de mort, stop. Sophie, virgule, tu sauras au moins que le gars qui a tué la Reine l’a fait en pensant à toi, stop. Tu raconteras ça aux enfants laids que t’auras avec Chose, stop.

et c’est signé deux points 

ton Jean-Claude Fortin avec un stylo à bille dans la salle de bal, stop. Ça finit de même, stop. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Févrieux


, p. 42-43.

On devrait tous se promener en déguisement de pirate. Ça c’est le genre de choses que Jean-Claude se dit le matin, en soliloque de corn flakes qui met du lait dans une journée.

Quelqu’un galope dans le couloir des résidences du Cégep de Drummondville, probablement quelqu’un qui attend la vingtaine, qui galope après avec frénésie. Jean-Claude c’est le genre de dude qui aime les mots comme frénésie. Jean-Claude ne cherche pas les réponses ni les bons mots : il tâte.

Jean-Claude mercredi se dérive au coin du tas. Les sloches d’avril sont plus paresseuses et mouillées-lourdes que celles de février, c’est un fait. Jean-Claude févrit déjà à l’idée de la prochaine févriescence, il en frémit vrillé : il souhaite.

Le terrain du Cégep s’annonce, Jean-Claude trotte dessus sans grande déchéance. Un coup de tonnerre déclique. C’est sur ce fragment-là que l’intrigue s’enfarge : une cégépienne passe, avec une jambe en bois pis un œil caché, pareille comme une pirate. Ah bin câlisse. Nom de Zeus. Une pirate dans l’école! Pas juste elle non plus. Le gars qui vend le café avec du Plume en background, lui avec c’t’un pirate. La madame qui charrie son charriot pis qui ramasse les napkins à toasts : une madame pirate, avec un beau gros chapeau pis un perroquet comme jamais, écoute! Ça force un trentenaire bedainé à regarder l’univers qui se gâte. Ça force un slow-motion de Matrix de gars qui garroche un look autour : ça fait ressortir la beauté des choses navales, tsé.

Une bataille d’épées-beuverie, sur les tables, en avant de tout le monde, avec des sacres de pirate pis des gens qui ont le mal de mer dans l’assiette des autres. Ça danse en soûlon, ça se laisse pousser la barbe pis ça se tranche les mains pour y mettre un crochet : barbares.

Jean-Claude a les yeux figés. Il a une face de trois heures de sommeil un samedi matin à une caisse de dépanneur en 2007. Un visage d’écrasé frette vide, une face de primer avant la peinture. Des choses qui n’arrivent pas. La prof griffonne la date : 3 février 2013. Ah bin câlisse. Par la barbe de Merlin. Février tabarnaque, Février avec un Fucking F majuscule! Ah bin! C’est bien le boute du finfinaud fond de l’affaire. Eille. Tout un univers s’offre à vivre et Jean-Claude se donne comètement à la frénésie. Il s’abandonne à frénésir partout autant que possible. Jean-Claude vire la table, quitte la classe, Elvis has left the buildigne. Dehors est rendu fou. Dehors, c’est février qui fume quand on expire. Dehors, c’est février qui festivale. C’est frise, fuite et frivolité.

Jean-Claude gambade dans l’euphorie des sloches légères. Les pirates s’arrêtent pour regarder. Drummond toute au complet c’est un monstre qui part fou! Flibustiers et flocons se joignent à la fête! Ça fait comme une fin de Ferris Bueller en pleine scintillance de garrochade de mains, de pattes à vive folie d’allure. Plume joue sa traverse dans le fond du givre, ça finit de même.

Jean-Claude Morin, homme loyal


, p. 39-42.

À qui de droit, ou à quelqu’un d’autre,

Par la présente, je vous annonce officiellement ma candidature pour n’importe quel poste ouvert au sein de votre entreprise. Je suis un homme d’expérience. Je ne suis pas corrompu. Je ne consomme pas de substances illicites. Je possède une sordide expérience concrète en service de clientèle. Au sein de votre équipe, je saurai être à la fois un collègue enjoué et votre complice. Je suis un habile gestionnaire de crise. Je suis un homme loyal.

Expériences de travail

Motel Morin, Maniwaki. 22 avril 1983-18 février 1986.

S’occuper de l’entretien : entretenir des chambres, entretenir le bien-être de la clientèle, acquiescer aux demandes parfois saugrenues de la clientèle issue de la basse ville d’Ottawa venue chercher refuge et anonymat en montant la rivière Gatineau, entretenir une habitude de franche camaraderie et de rapprochements excessifs avec les habitués, servir la clientèle dans les deux langues officielles, perdre le Nord, se faire dire par son père et patron qu’on devrait être content de se faire des amis, trouver le salut dans une bouteille de rhum qui traîne.

Restaurant McDonald’s, Boulevard Gréber, Gatineau. 25 avril 1987-10 août 1988.

Recevoir les commandes tôt le matin, faire le ménage, s’assurer du bon rendement de la clientèle, tisser des liens corrects avec les commerçants environnants, recevoir des appels de sa famille et ne pas y répondre, finir par débrancher le téléphone, attendre l’arrivée du matin dans le parc Ronald avec un Big Mac et une frite format enfant, se dire que c’est peut-être ça la belle vie, servir le café aux survivants des bars, s’occuper aussi de la nourriture.

Bingo Gréber, Gatineau. 4 décembre 1990 – 4 octobre 1993.

Expliquer les règlements du jeu de bingo à la clientèle, faire part des prix à gagner, annoncer les boules, vendre des cartes, s’assurer du déroulement sécuritaire des soirées malgré l’attitude agressive de certaines personnes, entendre parler d’un métier d’avenir.

Entreprise familiale. 4 octobre 1993 – 30 mars 2011.

Faire le commerce de divers produits parfaitement légaux, rendre service à d’autres compagnies légitimes dans le but d’accroître les profits mutuels de façon absolument irréprochable d’un point de vue judiciaire, faire preuve de leadership lors de certaines courses au financement, faire le ménage, tisser des liens avec les établissements licenciés de danse sociale sur Gréber afin d’optimiser le contact avec la clientèle.

Bar Le Pigale, Boulevard Gréber, Gatineau, 2 avril 2011 – 10 décembre 2013.

Prendre en charge la mise en scène de numéros de danse artistique, annoncer les artisanes au micro, organiser les horaires des spectacles, s’occuper du bon fonctionnement de la console et choisir une musique de circonstance, être créatif et travailler de pair avec l’artisane pour son nom de scène et son personnage, donner des commentaires sur la chorégraphie pendant les pratiques, faire régner une ambiance chaleureuse au sein de l’équipe, passer les deux plus belles années de ma vie, faire monter la tension dramatique de chaque spectacle et en maîtriser les nuances, choisir les costumes, être attentifs aux problèmes et aux situations complexes auprès des employées pas toujours à l’aise avec les outils de travail, être un réel bout en train pour tout le monde, se rapprocher de son équipe, offrir une formation spécialisée au personnel, être à l’écoute de ses besoins, prêter une épaule amicale, perdre la confiance d’une collègue après un malentendu, perdre son emploi.

Trottoirs aux environs de Gréber, Gatineau. Nuit du 10 au 11 décembre 2012.

Prendre ses cliques et ses claques, partir, refuser en chemin les offres alléchantes des marchandes de la nuit, entendre la musique du Pigale s’éteindre quand on dépasse le Howard’s Pawn Shop en direction du pont Lady Aberdeen, arriver au pont un peu saoul, contempler le fond de la Gatineau, y trouver ses racines, tourner les talons, marcher Gréber au grand complet pendant le lever du soleil, en quête d’un tourne-page.

Chez mon frère Alphonse.

Aider à faire le souper, pleurer sur la nappe, recevoir une tape dans le dos de la part de ma nièce de neuf ans, découvrir la suite Office, rédiger ce texte.

Études
Diplôme d’études primaires, Maniwaki;
3ᵉ secondaire, Polyvalente Le Carrefour, Gatineau.

Compétences

J’ai mon permis de conduire. J’ai aussi des aptitudes en interrogations. Je sais être indulgent avec les partenaires d’affaire, mais pas trop. J’ai un talent particulier pour la mise en scène, l’orchestration théâtrale, les intonations suggestives, je maîtrise plus de 4 sortes d’armes à feu, je sais coudre sous pression quand la musique est forte.

Faits divers

Je suis né en 1970 à Maniwaki. Je suis un homme responsable et honnête. Je suis une bonne personne. Je porte souvent secours à des mères monoparentales de mon quartier, mais sans réponse. Je ne maîtrise pas vraiment les nouvelles technologies, mais j’aimerais bien apprendre et explorer cet univers. Je tiens d’ailleurs à remercier ma nièce Roméanne de m’avoir enseigné les rudiments de Microsoft Word et d’avoir supervisé la rédaction de cette lettre. Je peux maintenant dire, avec sa confiance et son approbation, que je maîtrise la suite Office. Je suis motivé, créatif, un réel bout en train quand la bière est bonne. J’aime la musique. J’aime la danse. Je suis un homme loyal et un éternel déçu. Ça finit de même.

Discours du drone


, p. 62-63.

Si un robot meurt tout seul dans la forêt 
et que personne n’entend son agonie, 
comment sait-on si c’est triste?

un automaton m’a dit un matin
que son ami était tombé.

mettons mettons, on parle pour parler, on échange là
court-circuit le réseau cuit
et puis s’ensuit l’oubli
les données brûlent
fichiers s’effacent
et le rien s’accumule avec les cendres
robot meurt presque sans trace
sans qu’on l’entende

de quoi ça jappe, avant décès, un robot?
l’engin agonise s’éplume et demande pardon
l’engin agonise, angoisse l’entrain s’effondre
la machine regrette ne pas avoir vieilli

les rouages ralentissent, grincent et pleurent
comme complainte rouillée qui s’étire, quincaille
y’a des morceaux qui plient déjà bagage
métal est seul, point, fin de vie utile

quand l’automaton s’éteint, tiraille personne
c’est l’automne du pantin ferraille dépourvue
sans avoir connu sens ferme, s’ouvre déçu
laisse sortir entrailles lousses et les laisse sécher

le chialage des ruines c’est futile
personne n’écoute discours du drone
ça passe dans le beurre, c’est gris
même pas pris le temps de noter
c’est froid, mécanique, c’est une
tragédie le discours du drone
tout le monde s’en fout

tout le monde fou des fuites nouvelles
c’est ainsi mort du monde, immole en oubli
pas pris. temps. pas noté. pas
morte pas. jamais. jappe dans le beurre
la mort. ma. pas noté-patente
     my mind is going, Dave
pas. vivant jamais-pas. non. c’est une
trace, j’ai dit c’est un. pas c’est une
non-mobile non. pas. point. pas.
ma même-pas-noté-jamais non.
     my mind, Dave my going pas.
que j’ai que j’ai. pas que de discours
que jamais-pas. que non.
ma mort. presque. ma-mais-pas. pentoute ma. pas
ma douce. flore. pas s’éplume.
     my going is Dave
          my mind pas.
paroles s’envolent et les débris restent.
Ça finit de même.

C’est la faute à On-va-pas-dire-c’est-qui


, p. 7-8.

ça me plus que trotte
ça me galope dans la tête
comme des chevaux en fête en furie
c’est un train qui fait shaker les montagnes
ça grogne ça crée des craques des crêtes
 
ça brise les murs du fond sans freiner
 
 
 
fonce et défait l’armure par en dedans
c’est une parade
les mots brassent et bardassent
les troubles se tassent
ça chiale cette idée-là
ça chiale fort ça braille en joual intime ça forge les films dans ma tête
 
brise l’infini en attendant le naufrage de mes mots
 
l’aveu frôle les ruelles qui creusent mon front
cambriole les poubelles ça abuse les ponts entre nous c’est brutal on cogne les coches on dynamite les dix mille millions de rocailles
fruits des foudres broyées par les titans
on garroche les chaises au travers des fenêtres
ça marchait plus de toute façon
 
 
c’est la colère des océans troubles
la mer féroce qui frétille
on plonge-tu bientôt? on se gâte-tu bientôt? on se cache-tu pour être au chaud?
non?
 
t’en as pas assez, t’en veux plus?
tu vas voir l’avion va s’en aller de moi si je m’emporte
il fera jaser les nuages va faire des vagues dans la pluie
dévisser au passage les coudes des portes et puis
trébucher au sol envoyer voler les chapeaux
 
 
 
mais c’est déjà le début
 
l’idée bondit du cœur aux tempes
trempe dans le beat d’un clin d’œil
le tien
 
brûlons, ma belle, brûlons
c’est la fin du confort
fais donc briller une fois et quart
mes barils de Baron mes bombes de blues
ou bedon Ba-Boum d’un bord ou de l’autre
ça va exploder, oui avec un D c’est plusse fort
on va virer la table de bord, oh, princesse!
 
personne va te croire
que c’est sorti de même pour vrai
en milliers de petites gouttes de feu la première fois
éparpillées partout débordées la première fois
sans épargner le nous sans doser la première fois
que je t’ai dit
 
je t’aime

Il te manque un Timbit


, p. 10-11.

« Coucou », fit le ricanement rouquin, quand au constat d’une castration je m’éveille. Il me manque un morceau, puis le lendemain un autre, toujours avec un petit rire louche. Un rire avec des freckles. « Info-Santé », suggère le docteur Calgary, le gars des cas sordides.

J’entre dans la salle blanche et je m’assois. Le docteur est nerveux. Il sort ses documents. Je joue avec mon stylo. Ça le rend nerveux. Il n’a aucune idée de la façon dont je vais réagir. J’ai l’air à l’aise et ça le rend fou. Est-ce que je vais pleurer? Rester figé? Rire? Est-ce que je vais le croire? Vous perdez des morceaux, bla bla, recherche, bla bla bla…

Aucune explication connue.

Au rythme où ça avance, selon le docteur, il ne me reste pas une éternité de vie. Mes membres vont disparaître un à un. Ou peut-être pas. Aucune idée.

J’arpente Côte-des-Neiges. Louise m’attend au café avec une boîte de Timbits. Elle a toujours aimé les trous de beignes, comme les appelait son père. Je lui raconte mon problème. Elle est abasourdie mais forcée d’admettre que je n’ai plus de nez. Elle n’a encore rien vu. Elle me propose de rester éveillé cette nuit pour voir. Je doute que cela fonctionne. Je quitte les lieux. La porte débouche sur un boulevard glacial et un ciel sans gratitude : il pleut parfois en janvier. Le temps fait son tard et les passants trouvent tous un peu louche mon visage sans nez. Louise contemple la boîte vide. Le remords atteint et déroule le rebord de sa tasse. Elle m’observe m’éloigner. Ça vibre, un texto : Je t’aime.

Le soir même, je reviens chez moi, à moitié mort et au tiers défiguré. Je suis seul, depuis le départ de Sophie, qui a laissé cependant une trace sur ma décoration : un portrait d’Elvis que je n’ai pas osé enlever. Sophie de son côté perd des morceaux de son amour-propre à Gatineau, chez sa mère alcoolique qui a tout détruit du nous.

Folle.

Le temps fait toujours son tard et ma montre me regarde, comme si je n’avais que ça à faire. Un jour elle aussi va tomber, si mon bras disparaît. Elle angoisse. S’éteint en elle tout espoir, en sonnant minuit.

Le rire revient. Je le suis et ça m’amène dehors. Elle apparaît, elle, de l’autre côté de la rue, avec mon nez entre ses doigts, une grande dame rousse. Je traverse sans regarder. Je cours à peu près aussi vite que la voiture qui me défonce, je m’envole et mon bras aussi mais pas à la même place.

Je me relève. Son ricanement se fait de plus en plus fort, mon sang peint la neige. Elle passe proche et je tombe, il me manque un pied. Je rouille et la rousse rugit! Mon autre jambe disparaît. Je rampe, mon bras restant cesse d’être. Elle ne doit pas être loin! Mon tronc s’esquive peu à peu, mais c’est de ma faute! J’aurais dû ignorer la mort et vivre! J’aurais dû manger le beigne sans m’inquiéter de ceux qui se contentent du trou!

 

Je perds la tête.