Portrait d’hiver


, p. 26-27.

Le froid régnait sur la pointe de tes seins.

L’hiver, qui autrefois te semblait moins difficile, était devenu un chaos total, un enfer sans bornes. Tu étais maintenant accompagnée d’un petit bout de vie, d’une prolongation de ton corps poussé par l’impulsivité; un enfant fragile dormait à poings fermés dans ce carrosse d’occasion que tu te démenais à pousser tous les jours parmi les étendues d’eau blanches et gelées qui polissaient le sol. Le craquement du plancher urbain couvert de neige et des roues glissantes te donnait presque la nausée. Seule tu étais, terriblement seule, comme jamais auparavant.

Ton petit corps amaigri faisait morte allure sur cette toile givrée, alors que tu montais la rue trop étroite et trop brune pour revenir à ton appartement dans l’ouest de la ville. Frisant l’insalubrité, c’était un espace jaunâtre que tu devais partager avec une autre mère, qui contrairement à toi ne possédait aucune explication rationnelle quant à la folie qui l’habitait. Hystérique, sa voix puissante, stridente te poussait à bout, chaque fois que tu mettais les pieds hors de ta chambre, celle-ci s’acharnait sur ton cas, t’accusait d’être de trop dans la jaunisse du décor. Et puis il y avait son enfant, gros, dégueulasse, qui pleurait pour rien, toujours pour rien.

Quelques mois plus tôt, ronde de tes neuf mois de grossesse, tes courbes égayaient l’automne et te semblaient rendre l’annonce de l’hiver plus supportable. Tu ne mangeais désormais plus et tu te demandais pourquoi, ciel pourquoi, dans cette période de ta vie, on te laissait seule. On agissait égoïstement à ton égard et on semblait vouloir te punir d’avoir accepté la vie en toi. Tes parents se penchaient sur ton bambin comme ils priaient Jésus avant d’aller dormir. C’était un ange qui passait dans leur vie. Alors que toi, qui avais tant besoin de leur aide, ils semblaient te châtier de les avoir ainsi trompés, d’être devenue mère trop tôt en oubliant presque qu’ils étaient trop jeunes pour devenir grands-parents. Mais tu étais orgueilleuse; pas question que tu leur demandes quoi que ce soit.

Jamais tu ne démontrerais une faiblesse, le moindre signe de tristesse. Il t’était parfois arrivé de pleurer, mais jamais devant les autres. Tes larmes n’auraient duré qu’un instant, celui où tu t’étais retrouvée quelques mois auparavant, sur ton petit lit simple, à faire le choix le plus difficile de ta vie, celui qui allait hypothéquer ton avenir de rêves et de paysages lointains, celui où le mot adulte était arrivé en même temps que le mot enfant.

Noël approche et t’offrira tout ce qu’il te faut pour ton bébé, pour qu’il survive, pour qu’il ne se rende pas compte de ta misère. Noël approche et t’offrira assez pour tenir bon jusqu’au prochain chèque. Assez pour recevoir ce que tu ne peux pas donner. Ton visage, souriant malgré tout, paraît triste et résigné.

En arrivant au bout de la pente raide, devant ton appartement, tu reviens dans ta réalité navrante. Nageant entre les jouets éparpillés, tu tentes d’atteindre ta chambre puis tu t’assois, longuement. Et si, l’espace d’un instant, toute cette mise en scène n’était qu’un déluge psychologique? Si par hasard, tu t’étais tout simplement endormie et faisais face au plus long rêve de ta vie?

Les pleurs de ton bébé te rappellent à la réalité. Doucement tu lui offres ton sein gauche, encore froid et douloureux.

C’est Noël.