Dans le fond de ton appartement


, p. 22.

au fond de ton appartement
la solitude craque sous le poids des fantômes
je trace des signes anarchistes sur mes strudels
pour m’insurger contre le froid de l’automne
et les matins où les draps sont encore chauds

 

La femme d’en face


, p. 33-34.

La femme sur le balcon d’en face a recommencé à fumer. Elle ne garde que de légères marques, sur son corps, de la grossesse qui l’empêchait de continuer. Ce bébé, je ne le connais pas, ni le père d’ailleurs. Je ne sais pas si c’est une fille ou un garçon, quel nom il porte, s’il est en santé ou handicapé. Je ne connais aucune des réponses aux questions que je lui poserais si je pouvais lui parler.

Je ne connais même pas la mère. Pour moi, elle est la femme de l’autre côté de la rue. Celle qui fume pendant que je prends mon café de quinze heures.

Au début de sa grossesse, elle mangeait des biscuits soda. Sûrement un conseil de son médecin. Je fais la même chose quand j’ai des nausées. Je ne l’avais pas revue depuis deux mois.

Moi, je n’ai pas de balcon. Je l’observe par la fenêtre au-dessus de l’évier de la cuisine.

Elle sortait de chez elle avec son paquet de Viceroy, prenait une cigarette, la portait à ses lèvres et l’allumait avec le briquet à chandelles qui reposait toujours sur sa table d’extérieur en plastique blanc. Ça lui prenait entre dix et quinze minutes fumer deux cigarettes format régulier. Aujourd’hui, elle en a fumé trois, très lentement. J’ai pris moi aussi mon temps, apprécié son retour.

Il pleut cet après-midi. Une affluence de gouttelettes sur ma vitre m’empêche de voir clairement, mais je sais que c’est elle. Je reconnais le blanc des nuages sortant de sa bouche. Je m’imagine ses lèvres qu’elle a repeintes de rouge vif après en avoir laissé quelques traces sur les joues de son enfant. Je me remets en mémoire ses grands yeux vert pâle comme ceux d’une poupée au visage blanc tanné.

Elle ne porte aucun signe de fatigue. Son bébé n’est pas difficile. Quand il ne dort pas, elle ne fait que le bercer en lui récitant une comptine que sa mère chantait, une sorte de ballade de marin acadienne.

C’est une histoire que j’aime imaginer.

Je n’ai jamais entendu le son de sa voix. Sa langue est celle de ses cigarettes.

Il me fait du bien de la revoir, déformée par l’eau sur ma vitre. Depuis son départ, il y avait un manque à ma solitude.

***

Un homme d’un certain âge est accoté sur le balcon et fume une cigarette pendant sa pause. Sa cigarette, c’est sa deuxième Québec classique king size. Le propriétaire, criblé de dettes, a vendu l’immeuble il y a quatre mois. Lui, il est là pour faire tomber les murs, transformer la place en restaurant.