Trölsk


, p. 12-17.

Trölsk, dernier arrêt avant la frontière – y a-t-il encore une frontière? –, est une ville d’importance moyenne. À l’exception des trois grands axes routiers, disposés en étoile et assez larges, les rues sont étroites, tortueuses, pavées de grosses pierres inégales que la pluie rend extrêmement glissantes. Les accumulations d’excréments, générés par les nombreux chiens de la ville – les habitants manifestent à l’égard de la race canine un engouement certain –, n’améliorent pas les choses. Les Trölskiens étant plutôt petits et dotés de courtes jambes, on les voit claudiquer sans cesse, glisser et patauger dans la fange. L’épaisseur de cette dernière est toutefois variable selon l’endroit où l’on se trouve, car si le service de nettoyage des rues de Trölsk est globalement inefficace, il l’est un peu moins dans les quartiers bien nantis. Sont ainsi à peu près immaculées les trois rues principales et la Grand’Place à leur intersection, et la zone nord-ouest de la ville, siège de quelques riches commerces et d’habitations luxueuses. Le Boulevard Sans Nom trônant au milieu de ces beaux quartiers, son pavé est le plus propre de Trölsk. L’axe traverse la ville en une diagonale descendante de l’ouest vers l’est, et il compte, parmi les monuments qui se pressent sur ses bords, la Bourse et la Bibliothèque. Les deux se font face de part et d’autre de la Grand’Place (l’un du côté des numéros pairs, à l’ouest, et l’autre parmi les impairs, à l’est), comme se contemplant l’un l’autre. On pourrait voir une attitude de défi dans ce face-à-face, mais je l’interprète plutôt à la manière d’une complémentarité, au sein d’un même pouvoir, des puissances du savoir et de l’argent.

    La Bourse est une grosse construction carrée d’une époque lointaine et d’une ignoble majesté. À l’avant, un portique triangulaire est soutenu par d’épaisses colonnes de marbre. Des bas-reliefs de mauvais goût ornent le péristyle : amours grassouillets, faunes grimaçants, fantaisies outrageusement bucoliques… À côté de ce débordement, la Bibliothèque affiche une rigueur austère. La bâtisse est riche pourtant : dorures à profusion, lourdes ornementations ciselées comme des drames baroques. Toutefois, un certain agencement des lignes, un heureux équilibre dans les poids et les formes, imprime une sobriété illusoire à la façade tourmentée. C’est une prouesse intellectuelle, un exercice de style d’une complexe beauté; mais elle demeure toujours froide et lointaine. Il faut dire que du quartier immédiatement environnant émane une chaleur populaire qui jure avec la Bibliothèque. À l’est de la Grand’Place, toujours sur le Boulevard Sans Nom, s’étendent les Halles marchandes. Plus on progresse vers la périphérie et plus les boutiques sont pauvres et sales. Mais au niveau où nous sommes, précarité et bonne humeur se combinent en juste mesure dans l’ambiance joyeuse de la foire et du troc. Les commerçants sont tous bedonnants et leurs joues sont toutes rouges, leurs femmes sont toutes ceintes d’un même tablier taché de sang animal. On croirait, à chaque coin de rue, tourner les pages d’un recueil de légendes, car tout ici évoque la légèreté, l’ivresse trouble d’un conte. Cet endroit existe-t-il vraiment? J’en doute chaque fois que j’en sors.

Le retour à la réalité est difficile, car, à l’exception de l’appel d’air de la Bibliothèque, les Halles marchandes sont cernées par la misère la plus noire. Des deux côtés du Boulevard Sans Nom et dans les limites du Chemin des Despotes – son négatif géographique et social –, se répand une couche souffreteuse de bicoques mal famées. Ici la crasse rampe, elle étouffe; les habitants ne s’en distinguent plus. Aussi je n’en parlerai pas davantage, car c’en est fini pour eux. Un jour un promoteur immobilier viendra, rasera les amoncellements de ruines et bâtira des appartements de luxe, selon un projet de réaménagement urbain. Déjà le vent souffle de l’ouest : entre le Chemin des Despotes et la Rue des Trois Chines, l’axe nord-sud, l’indigence s’éclaircit. Après que plusieurs baraquements insalubres se soient effondrés d’eux-mêmes, causant des centaines de morts, la ville a pris l’initiative de détruire les plus puantes des HLM. Par la suite, des investisseurs privés ont pris le relais, et maintenant les travaux vont bon train. D’entre les vieux immeubles fleurissent des constructions claires aux contours fantasques. Les prix, moins élevés que dans le nord, attirent les jeunes professionnels. Ils forment le quartier à leur image, amenant leurs magasins d’alimentation bio, leurs lounges confortables et leur conception épurée de la beauté architecturale. Si dans dix ans la civilisation vivote encore, le Sud-Ouest sera devenu le pôle branché de Trölsk.

Le secteur aura alors déclassé la zone nord-est, qui fut un temps destinée à être l’orgueil culturel de la ville. Il fut même bâti, à l’extrémité de la Rue des Trois Chines, un Jardin botanique, symbole d’une hypothétique suprématie scientifique. Mais d’obscures combines de politique municipale – le beau-fils du maire, chargé par ce dernier de la direction du projet, s’avéra fourbe, voleur et incompétent – entravèrent longtemps la mise en valeur du quartier. Par la suite, un changement d’administration entraîna l’abandon définitif des plans de la précédente. C’est mieux ainsi, d’ailleurs, car ces vues étaient trop hautes pour Trölsk : les habitants en sont obtus, leur horizon ne s’ouvre aux découvertes de leur temps que dans la mesure où ils peuvent leur trouver une application pratique. Ils s’inquiètent davantage du cours du Zriek, la monnaie locale, que de celui, trop lointain et mystérieux, des planètes. Seul reliquaire des ambitions passées, le Jardin botanique trône, solitaire, tout au nord de la ville. L’herbe des pelouses mal entretenues croît à la va-comme-je-te-pousse, les carreaux sont brisés et le tout dégage une délicieuse atmosphère d’abandon, voire de malédiction. On raconte que l’ancien directeur, individu intègre dépassé par les magouilles des politiques, se serait suicidé dans son bureau. Non en avalant une décoction à base de plantes – comme on aurait été en droit de s’y attendre –, mais plus banalement en se brûlant la cervelle. Si l’on a depuis tenté d’étouffer l’affaire, l’indécision persistante transforme le fait divers en mythe et renforce la méfiance des habitants vis-à-vis du Jardin. Je m’exclus de ce jugement, bien sûr : comment craindrais-je ma maison?

Le muséum est une bâtisse oblongue coiffée d’une verrière arrondie. L’avant est flanqué de deux tours, dont l’une était destinée à faire office d’observatoire, projet qui ne fut évidemment jamais mené à terme. À l’entour, des pelouses étagées mettent en valeur l’édifice. Il est à noter que dorénavant, la tour astronomique avortée n’est plus le point d’élévation maximale de la construction : un séquoia, crevant le plafond translucide, s’est ouvert une voie vers le ciel. La brèche étoilée favorise l’aération, et participe ainsi au maintien de l’écosystème intérieur. L’odoriférante masse végétale a débordé des plates-bandes et rampe sur le sol, les plantes étirent leurs follicules. Des fleurs sanguines aux feuilles rêches et coupantes grimpent le long du squelette métallique de la verrière. L’air est lourd et humide, saturé de dioxyde de carbone. Une créature bipède, si elle restait plusieurs jours de suite dans cette jungle, en mourrait. Aussi, et bien que je sois trop faible pour détourner les branchements électriques du bâtiment principal, ai-je installé mon habitation à l’extérieur, dans le parc.

Ici encore, les aménagements sont vétustes. Les allées se discernent de plus en plus mal parmi les bosquets touffus, les étangs stagnent, et les statues sont couvertes de vert-de-gris. On en compte seize, consacrées à la flore, la faune, le cycle des saisons. Ma préférée représente une vieille humaine en haillons, courbée sous un lourd chargement de bois. C’est « L’hiver ». Près d’elle, un gros oiseau en broie un plus petit de ses serres musculeuses.

Ma cahute est presque vide. Au centre, sur la table, un livre toujours ouvert contient l’histoire de Trölsk depuis les origines et jusqu’à la fin des temps. Qui s’y penche apprend que la ville est fondée au XIIe siècle par des peuplades barbares, venues du nord et se nourrissant de plantes. Plus tard, le commerce de communautés du sud, favorisé par l’établissement de voies de communication, adoucit les mœurs et encourage la civilisation. La figure du despote Dorciphal III est incontournable : c’est sous son règne que la ville aspire à l’urbanisme, et on estime que les premiers remparts datent de cette époque. Ils sont consolidés par son fils. Le lecteur, ennuyé par ces détails, saute plusieurs pages… 

Au XVIe siècle Trölsk est le centre d’un mouvement anti-humaniste fondé par une secte de moines obscurantistes réfugiés dans la ville (c’est à ce moment qu’est conçue la Grand’Place dont le style noir et tarabiscoté s’explique alors aisément), au XVIIIe siècle un dénommé Voltaire, de passage à Trölsk, en dit qu’elle reluit de sa bêtise, au XIXe nul n’en dit rien, au XXe la ville tente d’accéder à la modernité par un renouveau architectural – j’en ai parlé –, institutionnel et métaphysique : dans le cadre d’une mondialisation effrénée, Trölsk se veut l’épicentre d’un mouvement universel de déshumanisation. Peine perdue, la mentalité petite-bourgeoise persiste. 

Au XXIe siècle, Trölsk régresse, un mal mystérieux décime les habitants.

(Les pages commencent à tourner de plus en plus vite, ou bien c’est le monde.) 

Devant l’incapacité des autorités à régler la situation, les attentats non revendiqués se multiplient. Des milliers d’innocents sont tués. Les compagnies pharmaceutiques se repaissent des différents massacres et épidémies, Trölsk est vendue à Breyers en contrat d’exclusivité. Le théâtre de variétés se développe de façon inattendue, exploitant le thème du veuvage dans toutes ses possibilités. Le marché de la drogue est florissant, celui de la prostitution en chute libre – tous ont oublié jusqu’aux joies éphémères du sexe –, le cours du Zriek est stable. 

Le béton se fendille.

Les animaux se reproduisent à une vitesse impressionnante.
Pas les humains.
Les moines obscurantistes sont de retour.
Sommes-nous sortis du temps des Barbares?
Je ne crois pas.
Il n’y a plus rien…