Après le voyage


, p. 46-47.

Philippe ne sait plus écrire, menace de l’artificiel, de rester à l’écart.

Après le voyage

Y a-t-il seulement un avant, puis un retour?

Sentiment de retrouver certaines facettes, de lui, de son environnement-type. Ses projections et anxiétés, qui ressemblent à des insuffisances.

Après le voyage

Il sort son corps des couvertures. Transporte son sentiment d’urgence jusqu’à la table de travail, s’assoit. Ouvre le cahier qui hurle.

« L’Irlande. Des voluptés mystérieuses, auxquelles pourtant j’ai participé. Plusieurs phases, mais comme un seul rituel. »

Une magnifique débandade.

« et des éclats de pureté sur le petit sommet des jours »

L’éparpillement soigné, sur le papier, dans le toit ou chambre de bois, petits pas de feuilles. Le vent dehors, unique passage, seul mot à dire. Philippe écrit tout et rien. Barbouille, pleure en couleurs légères, sans s’en apercevoir, une page, deux pages. Philippe écrit tout, il écrit rien.

Comment circuler dans latotalitéplurielle d’un voyage, après le voyage? Pistes grouillantes sur le corps encore, pistes défaites, avachies, pistes dépistées, d’autres généreuses, d’autres comme un lac intact.

Que reste-t-il ? Comment l’incarner? Combien de temps encore le fébrile d’engendrer?

Philippe appelle la métamorphose, appelle la décoloration. Écrit à la place de respirer.

« L’Irlande est un effleurement; elle donne tellement qu’on coupe vite le contact avec le réel, avec l’idée du réel, le besoin de réel. »

Il se lève, tente de marcher, peut-être vers la fenêtre. Oui, retrouver ces paix de maisons de pierres, ce champ de minuscules fleurs et d’herbes mêlées, libres diagonales en lumière; son champ préféré, qui invite à l’amour et au silence. Les flottements de ce paysage, ou de l’Irlande – lequel des deux? Philippe a le sentiment de n’avoir rien enclenché, seulement d’être dans le geste, dans la beauté des états répandus, réciproques.

Il pense : le paradis terrestre est une sorte de prison. De cellule extravagante, où tout est permis, alors on agit sans lien avec ce qui nous précède.

Il décide de sortir, de pénétrer l’après-midi et de se laisser dominer par le soleil et la sécheresse, marchant la nonchalance, trimballant toujours quelques soupirs d’Irlande.

La magie est dans l’après-contemplation, se dit-il. Et c’est la magie du présent qui le porte, le détourne de ses fausses lamentations ou prières névralgiques.

« Authentiques éléments, incompréhensible monde, et surtout d’amour. L’amour comme première et dernière magie. Passivité qui produit dans l’impossible monde. » Les mots posés tout à l’heure volent dans la chambre vide, se prélassent au bord de la fenêtre. Fenêtre elle-même béate.

Philippe marche, si lentement maintenant, se veut brindille qui grille doucement parmi les prés, les vaches et les constructions de pierres. Il pense : sommes tous que des états vulnérables, épris.

De dilles-brins humains.

Puis il rentre, tout simple dans son immensité sondée. Les membres sûrs et reconnaissants de leur commune gravité. Monte les escaliers, retrouve le cahier. Relecture, et confiance qui guide, tire vers l’idée du rêve de la nuit dernière. De la nuit à venir.

Après le voyage

Philippe veut se rappeler, non pas tout, même pas l’esquisse, les pas de danse. Mais il veut se rappeler la force. Pas celle que l’on nomme; celle qui s’intègre à la vie, qui mène nos troupes intérieures, qui rugit et ravage, et emporte avec elle tous les potentiels, en bousculant les autres forces, et coïncide inopinément.

Quels motifs, quelle tournure? Si les crayons pouvaient prendre en feu… Philippe veut confirmer la force, la montrer, l’écrire. Ou plutôt qu’elle l’écrive.

Cet après-midi-là il a fait si chaud, et Philippe s’est emporté. Les couleurs ont fait ruisseaux et plumes dans la chambre de bois. Personne n’était là, mais les mots ontsuffi,ils ont éclaboussé les murs. Il s’est inscrit :

je la veux pour orage et pour misère

je la veux pour pèlerinage ultime

toutes ses éclaboussures à elle