L’autre souris blanche


, p. 48-50.

 

Papa nous ramène souvent deux souris blanches du laboratoire où il travaille, une pour chacune. À genoux, nous les regardons tous les jours mener leur vie de sœurs pâles. Je t’observe à travers la cage brandir la pulpe de ton doigt en offrande. Elles dorment beaucoup le jour, ça nous désole. Il n’y a que nous face à face, le visage rayé par les barreaux. Nous les appelons, nous nous en voulons de les réveiller pour nous amuser, nous nous demandons si elles nous voient en couleur, si elles comprennent nos signes. Elles vivent ensemble, elles dorment dans le même nid de mousse et de paille. Elles sont amies, parfois elles se disputent, c’est rare. Une souris, ça vit un an ou deux ans. Quand elles meurent, nous les couchons sur le dos dans des boîtes d’allumettes vides, et nous les enterrons dans le grand bac à fleurs sur le balcon. Nos mains couvertes de terre se joignent en l’air pour les recommander au ciel blafard des souris. Je n’ai pas le souvenir que l’une survive à l’autre. Le lendemain, papa nous en apporte des nouvelles. Il les sauve des expériences scientifiques. Nous sommes fières, nous sommes des mères adoptives. Leurs prénoms sont comme des paires, assortis, des noms d’espionnes complices, des inséparables. La tienne ne fait que manger, elle cherche à devenir énorme pour obtenir une cage plus grande. La mienne fait des provisions, elle cherche à s’échapper, elle a repéré la gouttière sur le balcon, elle s’y laissera glisser. Elle rêve de se rouler dans la boue stagnante, de changer enfin de couleur. Elle vit la nuit, elle court dans la roue qui tourne à l’infini. La tienne creuse dans la litière à la recherche d’un trésor. C’est maman qui nettoie leur cage, qui leur donne à manger après notre repas. Nous, nous rêvons de les faire sortir. Juste une fois, sur le divan, sur le balcon. Parfois, en conciliabule, nous décidons que nous allons les relâcher. Nous avons bien entendu leurs petits cris nocturnes, nous parlons leur langue de galeries : elles sont du monde du sol, elles ne sont pas faites pour vivre au quatrième étage, elles veulent avoir froid, être humides et sales, sauvages, elles n’aiment pas le chauffage de l’appartement et les mains qui cherchent à les agripper. La mienne ronge les barreaux, la peinture s’écaille; la tienne, parfois, ne mange plus du tout. Papa dit que si on les relâche, elles ne survivront pas : elles ont été élevées en captivité, elles ne savent pas se nourrir, se cacher, elles ne connaissent pas leurs prédateurs. Pour leur sécurité, nous les gardons à l’intérieur.

Nous voudrions les toucher, les caresser. Ça leur arrive de nous mordre, nous ne sommes pas fâchées, ça doit être terrible, elles ne connaissent pas leurs parents. Leurs griffes ne leur servent à rien. Comme elles, nous laissons ramollir nos ongles inutiles dans le bain. Parfois, quand même, tu presses la pipette d’eau sur la mienne pour te venger de moi si j’ai trop d’amour, de baisers, de bravos de papa. Un jour, la tienne s’évade pendant que maman lave le socle en plastique de la cage. Elle passe derrière le lave-vaisselle, nous la poursuivons avec une cuillère à soupe. Papa l’écrase en déplaçant les meubles. Tu as tenu un journal de deuil dans un carnet des 101 Dalmatiens. Je le lisais en secret et je pleurais, j’avais peur de me rappeler que j’avais peut-être ouvert la porte. La mienne s’est retrouvée seule, elle l’attendait. Tu n’étais plus de l’autre côté des barreaux pour la regarder avec moi, ma souris s’est prostrée comme une vieille dame aux cheveux blancs. Je ne supportais plus de ne pouvoir l’atteindre, je voulais la consoler avec mes mains. Nous espérions en silence votre retour dans la cage. Mon critère de choix, plus tard, deviendra : un animal que l’on peut prendre dans les bras. Toi, par la suite, tu as voulu changer. Tu as demandé des oiseaux. On n’a plus eu de sœurs souris. Tu as eu une cage à toi et une chambre à toi. La psychologue disait que c’était mieux, pour que tu arrêtes de te comparer. Papa et maman ont fait faire une cloison dans le salon, ils t’ont acheté une belle porte sculptée jaune et blanche pour excuser la finesse du mur. Tu as eu un couple, un mâle et une femelle, tu les as nommés sans me consulter. Tes oiseaux avaient chacun une personnalité trouvée par toi : tu t’es divisée en deux. Ils ont eu une histoire d’amour, ils ont eu un bébé, la cage était collée au mur, on ne tournait pas autour, ça se passait dans ton espace privé. J’ai eu un poisson rouge dans un bocal à qui j’ai donné un prénom double avec un tiret. L’oisillon est mort, ses parents ont lancé l’œuf du haut du nid, tu ne l’as pas dit tout de suite, tu as eu honte. Quand on a enlevé la cage, il y avait des traces de leurs excréments sur le papier peint. Maman aimait moins les oiseaux. Papa a laissé échapper la femelle par la fenêtre de la cuisine en t’aidant à nettoyer la cage. Il a juré puis il a essayé de revenir sur son discours, il disait qu’elle pourrait s’en sortir dans la nature, qu’elle saurait se débrouiller, elle découvrirait le grand air, il te rassurait : elle était enfin libre. J’appelais celui qui est resté le veuf, l’inconsolé. Tu t’en es désintéressé, on n’a plus eu d’animaux. Toi et moi, en fait, on a peur des animaux. Souvent je pense au cimetière parmi les géraniums, et je pense à toi l’autre souris blanche. Je nous revois, petites filles aux allumettes qui arrosons nos mortes.