Lettre à Anne


, p. 23-26.

Chère Anne,

J’ai reçu ta lettre. Tes photos sont magnifiques. Dignes des plus grands magazines. Dans ta robe blanche, tu ressembles à ces princesses qu’enfants, nous admirions. Puis que nous maudissions en grandissant. Te souviens-tu, Anne, ensemble, nous avions entrepris le massacre des héroïnes de Disney, dans les livres de ta petite sœur? Aucune n’y avait échappé. Nos cyniques métamorphoses les avaient toutes défigurées. Blanche-Neige était barbue et moustachue, Belle avait le visage couvert de verrues et pour le bal, Cendrillon arborait le sourire édenté d’une affreuse sorcière. Les larmes de ta sœur n’étaient pas parvenues à nous extirper le moindre remords. Ta mère était dans une telle colère. Nous avions tenté de justifier notre geste en invoquant nos bonnes intentions. Nos balbutiements étaient peu convaincants. Ces figures étaient apparemment intouchables, Anne. Ta mère a eu le dernier mot. Toute une semaine, privées l’une de l’autre. Une longue semaine, sans même pouvoir nous parler.

On dit que le temps fait et défait les volontés et les aspirations. Qu’est-ce qui nous est arrivé, Anne? Adolescentes, chacune à notre façon, nous repoussions les garçons. Mes cheveux très courts et mes vêtements trop grands camouflaient les formes de ma féminité. Toi, au contraire, tu les assumais en toute élégance. Tu répétais haut et fort que la beauté et l’intelligence n’avaient jamais été en guerre. Tu savais plaire. Tu aimais plaire. Lorsqu’un garçon manifestait son intérêt, tu n’hésitais pas à lui briser le cœur. Tu étais si fière d’être la première fille à avoir repoussé les avances de Bruno Ducharme. Tu avais accepté de l’accompagner à la danse de fin d’année, pour mieux l’humilier. Ton plan était sans faille. Le pauvre! Il n’a jamais plus été que l’ombre de lui-même. L’incident nous avait valu le respect d’Émilie Polar, « nerd en chef » de l’association étudiante. Elle avait enfin daigné nous confier une chronique dans le journal étudiant. Des heures passées à parcourir l’histoire, à la recherche de femmes inspirantes. Des figures ambitieuses, déterminées, créatives qui se moquaient des conventions, les avaient transgressées, tournées en dérision. Tout le contraire de nos mères. Combien de fois avons-nous pesté contre l’ignorance de nos mères?

Ton père était un monstre mais c’est ta mère que tu détestais. Les soirs où il avait trop bu, vous veniez vous réfugier chez moi, ta sœur criait, pleurait dans tes bras. Elle quémandait un réconfort maternel. Avec nos gestes plutôt maladroits, nous tentions de la rassurer. En vain. Quand ta mère revenait vous chercher, son visage était marqué, parfois tuméfié. Tu disais que c’était par manque d’autonomie qu’elle préférait fermer les yeux sur les bassesses de ton père. J’ai souvent eu l’impression que tu m’enviais, Anne, que tu aurais voulu être à ma place. Toi qui n’avais qu’un seul désir, vous débarrasser de ton père, tu ne comprenais pas l’envie que j’avais de connaître le mien, ne serait-ce qu’un court moment. Juste ce qu’il faut de temps pour mettre un visage sur son spectre.

Le jour où j’ai quitté la maison, dans les yeux de ma mère, j’ai vu ce qu’elle n’avait jamais osé me dire. J’ai compris la froideur avec laquelle elle m’avait élevée. Un jour, tu m’as demandé pourquoi mon père nous avait abandonnées. C’était à cause de moi. Moi, l’enfant non désirée, j’avais fait fuir mon père. Chez ma mère, il ne reste aucune trace de mon enfance ni même de mon existence. Mon départ n’a fait que raviver l’espoir.Ma mère était convaincue que mon père finirait par sonner à sa porte, pour s’excuser, et que leur idylle pourrait reprendre là où il l’avait interrompue, vingt-cinq ans plus tôt.Pitoyable à en vomir!

Heureusement, Anne, grâce à ces femmes que nous avons appris à connaître, auxquelles nous avons rendu hommage et qui nous ont inspirées, nous avons pris conscience de notre possible liberté. Tu voulais être photographe. Moi, écrivaine. Nous n’avions qu’une idée en tête. Explorer les mines d’une société hypocrite, soit-disant laïque et égalitaire. Nous avions un plan très précis. Unir nos talents, secouer les esprits endoctrinés.

Un soir, tu as sonné à ma porte. Un billet d’avion à la main, tu m’as soulevée dans tes bras. Enfin, tu allais réaliser ton reportage photo sur les femmes et l’Amérique latine. J’étais contente pour toi. Ce métier était la seule chose qui te rendait heureuse. Ta mère, fidèle à elle-même, ne cessait de marteler le même discours. C’était pour elle une évidence, tu ne parviendrais pas à gagner ta vie. Toi, Anne, tu y croyais. Tu as fini par en avoir assez de ses balivernes. Je me souviens de la fois où tu as craqué. Je ne t’avais jamais vue aussi agacée. Ta mère se berçait dans cette vieille chaise en bois que tu rêvais de voir s’enflammer. Les yeux rivés sur la télévision, elle maugréait que le chemin que tu t’apprêtais à prendre ne te mènerait nulle part. Je me souviens encore de ton regard. Tu aurais pu foudroyer un arbre. D’un bond, tu t’es levée, tu t’es précipitée devant elle, et, la rage dans la voix, tu lui as balancé en pleine figure que tu préférais crever de faim plutôt que de te faire entretenir par un lâche comme elle l’avait fait toute sa vie.

Après ton départ, tous les jours, je guettais le facteur. En lisant tes lettres, je me plaisais à t’imaginer. Seule dans une petite hutte perdue, au milieu d’une brousse lointaine. Assise sur un tabouret instable devant une table improvisée, un amas de bouts de chandelles pour t’éclairer. Tes longs cheveux blonds attachés en queue de cheval, le visage libre de ces artifices que tu affectionnais tant. Dans chaque lettre, tu m’expliquais comment, mais surtout à quel point ce voyage te transformait. La photographie n’était plus un simple métier. C’était pour toi un devoir, une vocation. Une mission dont tu étais investie.Je partageais ton empressement à vouloir cracher à la face du monde les inégalités sordides.À la blague, tu me disais qu’aucun mot ne pouvait rendre compte d’une telle pauvreté. Toute cette misère humaine, tu savais parfaitement la saisir dans tes clichés.

Tes lettres ont commencé à se faire rares. Au départ,tu en écrivais une par semaine.Puis les semaines sont devenues des mois.Tes envois se faisaient rares et leur contenu avait changé. Ta fougue n’y était plus. Tu avais d’autres occupations. Tu paraissais immunisée, presque insensible. Tu avais fait de nombreuses rencontres, tu ne me parlais plus que de tes nouveaux amis. De vos soirées bien arrosées, de vos escapades dans les grandes cités, de vos aventures particulières.Puis il y a eu Shawn. L’étudiant de Harvard. Le fils d’un riche financier. Tu avais soudainement envie de découvrir les États-Unis. Tu étais amoureuse. Méconnaissable.

Que sont devenues nos volontés et nos aspirations? Après le bac, j’ai proposé des articles à diverses revues. J’ai cru que l’écriture me procurerait une liberté pleine et entière. Une rédactrice en chef a refusé de publier mon texte sur les femmes et la culture du X. Elle trouvait mes propos trop scandaleux. Je lui ai conseillé de lire les lettres qu’elle publiait dans la section « Courrier du cœur » de son hebdomadaire. J’ai ajouté que les travailleuses du sexe avaient l’habitude de se faire critiquer par des féministes incendiaires. Que le vrai scandale était d’exploiter le désarroi de femmes qui, ne sachantpas vers qui se tourner, en viennent à se confier à une pseudo-spécialiste dont la seule compétence était d’avoir été mariée à trois reprises. J’ai dû accepter quelques contrats à la pige. Des commandes sans grand intérêt.

Puis j’ai rencontré Hervé. Un Français tout ce qu’il y a de plus hautain et séduisant. Tandis qu’il s’affairait à faire avancer la science, j’avais le projet, peu ambitieux selon lui, de me plonger dans l’écriture d’un roman. Hervé a eu l’idée de faire peinturer le loft en blanc. Il disait que l’absence de couleur serait fertile pour mon imagination. Crois-moi, Anne, le blanc est la couleur de l’angoisse. Une angoisse similaire à celle que je ressens depuis mon internement dans cette aile psychiatrique.

Je n’aimais pas l’Île-des-Sœurs. Sorte d’univers parallèle où le gazon est plus vert, les arbres mieux alignés et les haies de cèdre nettement définies. L’hiver, la neige resplendit d’une blancheur parfaite. Fausse. L’appartement ressemblait à un vaste local épuré où s’enorgueillissait une collection de meubles Roche Bobois. Mes projets d’écriture n’ont jamais abouti. J’ai échoué dans mon désir de reproduire ce que je n’ai pas pu trouver autour de moi. L’authenticité, Anne.

Tu te souviens de cette fois où nous avons rédigé notre manifeste? Nous avions fait le pacte d’êtres solidaires à ces femmes qui nous ont précédées, afin d’honorer leurs luttes, leur courage et leur détermination. Que sont devenues tes volontés et tes aspirations? Tu as abandonné ta carrière de photographe. Pour te marier avec Shawn. Ce diplômé de Harvard. Ce fils d’un riche financier. Toi qui craignais de ressembler à ta mère…

J’aurais préféré que tu ne m’écrives pas. Après toutes ces années… Tu sais combien j’ai horreur des mélodrames. Désolée si mon séjour en psychiatrie t’a ébranlée. J’ai simplement tenté de me soustraire à ce monde de demi-vérités. Ce soir-là, Hervé est rentré plus tôt que prévu alors je suis encore en vie. Garde ta pitié pour toi. J’ai bien assez de ma mère qui, affligée par une culpabilité que je ne lui connaissais pas, fond en larmes dès qu’elle entre dans ma chambre.

Ne m’écris plus, Anne.

P.-S. Tes photos sont magnifiques.