Comment survivre


, p. 54-55.

Tuer c’est un peu blême, trop formel, et le son d’équerre que ça fait. On ne sait pas vraiment, on renonce avant et on avance sur son erre.

Il n’avait pas beaucoup appris à la petite école, il était un élève distrait. Lorsqu’il était en dernière année, ses parents l’avaient envoyé travailler chez un vieil oncle dans le nord, peu après il avait failli perdre la vie. Il avait attrapé les oreillons qui avaient cédé à la méningite et symptomatiquement il s’était endormi. Alors on s’était mis à le pousser comme un somnambule. Le reste n’avait été qu’un long présent intercalé et vague, une enfance réminiscente qui dévie.

Il allait comme un moribond au collège. C’était : bon, tu avances faute de mieux, tu te fiches des autres, tu te moques des maîtres bienveillants et bien-pensants. Il se voyait un peu comme un tableau, remarquait-il, un tableau beau, immense, tranquille. Et l’allée qu’il suivait sans but n’était qu’un enclos avec une trappe. Rendu au bout, on sort la tête, on cligne un peu de l’œil, c’est l’heure d’explorer; certains savent déjà, certains tâtonnent âprement. À l’extérieur des enceintes, l’espace formait une sorte de labyrinthe colossal. Les errants cherchaient des brèches, des expédients, des pierres à jeter… Il fit plus d’un tour sur lui-même, il était seul et il ne distinguait plus les extrémités. La voie est libre, va!

On aurait dit qu’il avait été lâché dans cette cour d’amusement pour avoir le loisir de s’y tortiller, qu’il avait été expulsé des entrailles de l’avant-vie au nom de quelque chose qui ne le concernait pas. Même à 32 ans, Grange avait beaucoup de mal à s’y faire. Et quand il admettait son âge, il le disait toujours en imaginant de la bave coulant de sa bouche et des renvois souillant sa bavette. Il s’imaginait toujours anachronique. Il se disait que s’il se percevait vraiment, c’est-à-dire plus que dans la déformation et l’échantillonnage d’un miroir, il serait résolument découragé, parce qu’à cet âge-là on ne peut plus être l’enfant légitime, le « bel enfant ». On ne peut plus être qu’un ingrat. On essaie de se tenir la tête haute, de regarder droit devant, défiant, parce qu’on se dit qu’entre parasites on n’a rien de plus à se reprocher à soi-même, on ne va quand même pas se laisser fouler aux pieds par les autres poux. Il y a toujours la marge d’erreur, le rêve qui peut tourner en cauchemar.

Dans le courant de sa vingtième année, il s’était réveillé, suivant la convention. Seulement, il n’avait pas d’âge. Il s’était gonflé comme un nuage gris, stagnant. Il avait fallu qu’il parvienne à se percer quelque part pour ouvrir un point de fuite et les histoires dépattées avaient commencé à se répandre rapidement, dans un mouvement de débandade cosmogonique.

Toutes sortes de vies lui sont passées par la tête. Il a bien tenté d’en choisir une, c’était trop déchirant, puis quelques-unes, à confondre et à incarner en imposteur, mais encore en vain. S’il continuait, c’était la folie, trop radicale pour lui. Alors il a voulu vivre à l’écart, laisser couler et regarder.

Un matin, il avançait sur le sentier, épiant son ombre. Il s’était posté devant le fleuve comme devant une plaie mouvante bleu cendre. Il s’arrêtait parfois, considérant tout ce qu’il ne s’infligerait jamais, mais qu’il tolérerait de subir. Un canard s’était posé devant lui au bord de l’eau. Il avait envie de franchir la palissade et, après s’être relevé de sa chute, de s’avancer sur la berge pour aboutir tout près et le capturer de ses deux mains. Des gamins l’interrompirent, frétillant d’impatience de lui présenter leur nouveau tour de magie. Grange avait pensé qu’il suffirait d’une bombe puissante pour que tout parte en morceaux et on n’y verrait plus alors que de la matière éparpillée, sans avenir.
L’existant apparaît à la surface, une bizarrerie, un amusement fugace. Pour une ligne infinie d’inexistant inaperçu, il y a cet intermède. C’est l’expérience. Un frémissement de quelque chose à la surface d’un calme plat. Il en est venu à la conclusion que c’est beaucoup mieux que rien.