Béante


, p. 39.

je n’ai jamais dit à personne
le tissu de mes peurs
ni ce qui se terre au creux
de l’angoisse  prolixe
d’une  nuit sourde
 
sur le comptoir
on pourrait les trancher au couteau
les redistribuer
en dents de scie
 
sur la surface s’étalent
chacune des défaillances
qui brisent le jour
coupent son fil
 
je les goberais toutes rondes
pour mieux m’en débarrasser
dans le vivant même
 
je n’ai jamais décrit à personne
leur emprise tenace sur le matin
et moi en boule 
sous le comptoir
la gueule ouverte
le corps béant

Haut-le-coeur


, p. 29-30.

Le long de la rivière, il y a une route éclairée par de grands réverbères à l’allure pompeuse. Chaque jour, j’emprunte ce très achalandé boulevard pour me rendre au travail et en revenir. À l’heure de pointe, les autobus à deux étages s’y succèdent, s’y disputent et s’y tamponnent. Les jeunes femmes, superbes, s’élancent à leur poursuite au pas de course. Le matin, elles ne remarquent jamais ma présence sur le chemin. Tandis que je flâne et que je me fraie un passage entre les voitures, elles courent, déjà en retard pour gagner leur vie.

Le soir, cependant, elles ne se précipitent jamais pour rentrer chez elles. Le chemin du retour – avec tous les aléas qu’il comporte – est bien plus excitant que l’arrivée à la maison. C’est seulement lorsque les autobus se raréfient et que les réverbères s’illuminent qu’elles me voient enfin. Sans doute l’air détendu, voire indifférent, que j’arbore en tout temps les attire. Peut-être est-il ancré, au fond de ces jeunes femmes lasses, de puissantes pulsions destructrices. Elles semblent en effet toujours s’intéresser à celui qui n’aura que faire de tout ce qu’elles ont à offrir. Elles viennent marcher à mes côtés, me parlent de leur travail, de leur mari; de toutes les platitudes qui leur passent par la tête. D’abord, je les écoute distraitement, poursuivant mon chemin sans me hâter. Un peu plus tard, je prendrai la parole afin de m’amuser un peu. Avec elles, je marche en longeant la rivière, mais je ne m’arrête jamais, dans un excès de sentimentalisme, pour la contempler. Je ne bifurque pas.

Les jeunes femmes babillent sans reprendre leur souffle, un sourire plaqué aux lèvres, leurs cheveux agités par le vent sans cesse replacés par une main experte. Elles ont été dressées à préparer la séduction, elles agissent avec moi par automatisme. Elles s’esclaffent et s’enthousiasment sur commande, tels des pantins contrôlés par un être plus grand qu’eux. Je prends rapidement plaisir à les amener bien loin de leur chemin habituel, à brusquer leur dignité et à ébranler leurs certitudes. Elles se sentent alors légères et rebelles, comme les fillettes qu’elles étaient. Le moment que je préfère est celui où je sais que ces filles sont désormais entièrement à ma merci, car ma bienveillante personne leur permet d’échapper à leur vie morne. Bien qu’exaltées par cet asile inespéré, les filles qui m’accompagnent se rendent toujours compte, tôt ou tard, qu’elles se sont considérablement éloignées de leur demeure. Alors, la supplication s’amorce.

Elles veulent ma fraîcheur, mon intelligence et exigent ma présence. Elles me prient de les emmener chez moi, de les laisser vivre à mes côtés. Nombreuses sont celles qui me promettent que leur présence ne m’incommodera point. Je me fais un devoir de refuser chaque demande. De toute façon, même si je déshonorais ma parole et acceptais l’une de ces femmes chez moi, celle-ci n’aurait pas de place. Je vis dans un endroit si exigu qu’il ne saurait admettre la présence de deux individus. Mon lit est à peine assez grand pour m’accueillir; une femme ne pourrait guère y dormir à mes côtés.

Je refuse à tout coup. Et les jeunes femmes se décomposent, perdent l’éclat de leur sourire artificiel. C’est dommage. Par la suite, elles se jettent généralement devant la première voiture ou le premier bus venu. Il est préférable pour elles de choisir un de ceux qui ont plusieurs étages, car la force d’impact est alors plus grande et la mort plus rapide.

 

 

L’incident ralentit assurément la circulation sur le boulevard et il m’est ensuite difficile de fuir la scène rapidement. Je préfère les filles qui choisissent de se jeter dans la rivière voisine, mais celles-ci sont plutôt rares. On entend alors le bruit un peu sourd du corps qui plonge dans les profondeurs et puis c’est terminé. Je n’ai pas le désagrément de rencontrer leur corps étendu sur la chaussée et de sentir l’odeur souvent pestilentielle de celui-ci, le lendemain matin, lorsque je flâne à nouveau.

 

 

 

Catin


, p. 21-23.

tes lèvres pulpeuses de matière animale
le gras se fond dans tes tissus
et coulent ici sous tes yeux
les scènes d’un ménage exécrable

ma vie se décore dans ton regard
mille exclamations se réclament
d’un ennui soudain rose bonbon
les confettis volant hors de ta bouche
 
fais-moi, fais-nous tous oublier
les sourires ligotés dans un verre vide
le feu de tes subites algarades
tes regrets noyés dans la cendre
 
poupée de porcelaine, tu es lasse
des vœux jamais exaucés
et des couleurs qui s’estompent, tôt ou tard
comme les visages exsangues des amants
 
tes petites mains jointes, en désespoir
causent d’un passé où tu sortais nue
exhibant avec audace, criant avec fracas
la fin d’une obéissance

La fin de la dormance


, p. 6-9.

Elle s’habilla à la hâte et partit de chez lui rapidement, tout de suite après le réveil. Pendant qu’elle dévalait les marches menant à l’extérieur, elle découvrit un goût amer sur sa langue. Elle ne pouvait avaler la pénible sensation d’avoir été dupée, encore une fois. Elle regretta sa naïveté, son enthousiasme si facilement déclenché. Dehors, les deux pieds dans la neige, le froid la saisit à la gorge. Elle se résolut tout de même à avancer, car il n’y avait rien d’autre à faire que de partir. Quitter cet immeuble gris où, dans un appartement miteux, dormait encore celui dont elle avait bu les paroles, il y a de cela quelques heures…

Il faisait encore nuit; le ciel était clair, la lune crayeuse, quasi opaline. Les routes étaient presque désertes et les autobus n’avaient pas encore quitté les terminus des quatre coins de la ville. Elle se résigna à marcher pour se rendre chez elle. La nuit était froide, mais en pressant le pas, il était possible de se garder au chaud. Un vent froid et effronté la poussait, porteur d’un refus inébranlable : le refus de se laisser porter par le présent. Peu à peu, se forgea en elle la conviction que la distance parcourue agirait comme une gomme à effacer sur les événements de la nuit et des jours précédents. Le souvenir des corps chauds et des mains fébriles lui semblait à présent irréel, impossible. En effet, voilà qu’elle était seule, marchant jusqu’au matin dans les rues glacées de la ville, manquant de perdre pied chaque fois qu’elle faisait un pas, seule en position de précarité dans une demi-obscurité à la froideur cruelle.

Dans des moments comme ceux-là, des moments où toutes les fréquentations humaines s’étaient révélées des échecs, il ne restait plus que la tâche d’apprendre à se connaître soi-même, avec exactitude. Les autres, aussi fascinants soient-ils, n’étaient plus là. Lorsqu’il n’y avait plus que le vide pur et simple autour de soi, la seule chose qui restait à faire était d’entreprendre la construction de ce vide. Habiter l’absence, cela devait être fait, elle le savait désormais.

La solitude apparaît à plusieurs comme un monstre hideux, une créature se cachant sous les lits lorsqu’ils ne sont occupés que par une seule personne. Elle sait mieux que quiconque susciter des larmes, même des sourcesqu’on croyait depuis longtemps taries. Peut-être est-il possible d’apprendre à apprivoiser cette bête. Sans doute est-il nécessaire d’essayer.

Joni Mitchell, dans une de ses plus belles chansons, chantait qu’elle était heureuse de s’en retourner à elle-même après avoir vécu un amour pareil à une explosion. Alors qu’elle marchait, elle pouvait entendre la voix chaude et feutrée de la chanteuse folk célébrer le bonheur de la solitude au cœur de l’hiver. But you know I’m so glad to be on my own

Lorsque le soleil se leva enfin, l’air devint un peu moins âpre et la glace des trottoirs commença à fondre. Elle s’aperçut, après un certain temps, que ses pas l’avaient menée en terrain connu. La structure se tenant devant elle lui était bien familière. La tour, qu’elle n’avait pas réussi à juger belle ou laide, même après plusieurs années à la côtoyer, se dressait fièrement dans les couleurs roses du matin. Le funiculaire, cette locomotive qui avance sur un chemin de fer reliant la terre au ciel, n’était pas encore en fonction. Elle emprunta un escalier qui la conduisit à la plate-forme en béton de la structure, au pied de cette étrange tour ni droite ni couchée. De là-haut, il était possible de voir un des quartiers pauvres et autrefois industriels de la ville. Le souffle de sa cité se glissa en elle et la conforta.

À présent, elle n’était qu’à quelques pas de chez elle. Il ne lui suffisait plus que d’emprunter une de ces rues bien droites et de continuer pendant quelques coins de rue vers le sud et vers le fleuve. Elle rentrerait ensuite à la maison, se glisserait dans le minuscule appartement à peine chauffé qu’elle occupait seule, et irait se coucher. Le second réveil serait alors le vrai : il effacerait les départs à la hâte.

C’était là, exactement, que débuterait son aventure.

Imago


, p. 59-62.

J’ai appris à me détacher de l’univers que j’habite si bien qu’il ne m’habite plus. Je suis hors de lui; je ne suis plus sa création. J’ai découvert qu’il m’est possible de vivre en étant libéré de son puissant joug, c’est donc ce que je m’emploie à faire, jour et nuit. Je vis indépendamment de ses volontés, n’acceptant que la présence de ce qui est absolument indispensable à ma survie.

Ma solitude suscite chez mon entourage une certaine controverse. Cette réaction déclenche chez moi une incontrôlable hilarité. Il est en effet bien curieux de voir les gens s’étonner du fait qu’on n’a pas besoin d’eux. Je ne sais qui leur a inséré cette idée dans le crâne, mais ils croient tous devoir me sortir de ma léthargie. En me soumettant à leur pénible compagnie, ils veulent soi-disant m’aider. Et moi, la seule idée de devoir subir leur affligeante présence me fait sortir de mes gonds, me transforme en un être bestial et odieux. Il leur suffit en général de ne voir cette créature qu’une seule fois pour renoncer à leurs intentions altruistes. Dès lors, j’ai la paix. Je suis réduit au strict minimum sociétaire.

Tandis que le soleil surplombe mon logis, le froid soupire au-dessus de mes fenêtres. Je vis enfoui dans les entrailles de la terre, dans les profondeurs d’un logement deux pièces duquel s’est retirée toute trace de caléfaction.

L’hiver pénètre en moi par tous les pores de ma peau. Sous son emprise, je suis réduit à l’inertie; mon lit est un amas d’immondices auquel j’adhère tel un ver. J’ai les pieds gelés en permanence. J’en viens alors à me recroqueviller sur moi-même, à n’être rien de plus qu’une petite boule à la chaleur décroissante. L’hiver est comme un chat qui gratte à la porte et qu’on ne peut laisser dehors. Je ne fais rien d’autre que lutter contre lui, à longueur de journée. Je lui crie de partir, je lance contre lui mes hordes de guerriers imaginaires et lorsque la nuit se montre enfin, je me décide à sortir l’affronter. Alors ma hantise se liquéfie. Les rues sont généralement désertes lorsque je sors enfin de ma léthargie afin de déambuler dans la ville. Il m’est alors possible d’y être tout à fait à mon aise, et ce, malgré les caprices météorologiques.

De plus, lorsqu’elle est reflétée sous la lumière de la lune, la ville m’apparaît sous un autre jour. D’ordinaire si banale et cruellement peuplée, elle semble alors revêtir des atours bien différents de son uniforme diurne. La nuit, la ville arbore le sourire qu’elle ne réserve qu’à son amant le plus fidèle. Et tout comme l’amant, je deviens obsédé par la seule vision de ce sourire, ne négligeant aucun effort afin de le voir peinturluré sur les lèvres de cette chipie, ne serait-ce qu’une fois de plus.

À présent, il m’est devenu vital de m’échapper de mon logement au crépuscule aussitôt que les rues sont vides de toute présence. Il m’arrive parfois de croiser des individus, mais il se dégage d’eux une imposante solitude qui ne peut que me rappeler la mienne. Ce mimétisme me rassure et me permet de faire confiance à ces quelques misérables passants. Enamouré, je ne cherche pas à atteindre un but précis. Je n’éprouve d’autre besoin que de marcher dans la ville et de faire halte dans les parcs déserts. Toutes les nuits, j’opère le même rituel, la même errance sacrée. Puis, tout juste avant que le tableau noir qui me domine ne soit souillé par les craies de l’aube, je me décide à rentrer.

Aujourd’hui, il ne m’est pas nécessaire d’attendre que les rues de la ville soient tout à fait dépeuplées. Peu de gens communs oseront y marcher ; il fait beaucoup trop froid. Je me prépare donc, avec une hâte décuplée, à mon essentielle escapade. Si, le jour, je ne suis qu’une larve dans les draps humides de mon lit, la nuit je deviens imago. Mes ailes se déploient au crépuscule lorsque je sillonne sans fin les avenues vides. Je deviens alors le marionnettiste de mon univers; je tire enfin les ficelles de ce qui m’entoure.

Ce soir, le froid m’exhorte à hâter le pas. Alors que je cueille l’air cruellement glacial de la nuit, la ville m’apparaît comme une immense forêt où les immeubles se transforment en une myriade de glorieux pins. Les rares individus que je croise m’apparaissent semblables à des cervidés, des cervidés aux yeux calmes, que toute trace d’inquiétude a désertés. La sève des arbres se colle à mes cheveux, la neige est une royale moquette sur laquelle je me roule. Ou alors, je la fais fondre sur ma langue, la buvant tel un élixir.

L’opinion commune et les ouï-dire sont autant de parasites dans mes tympans. Je me soustrais à la compagnie humaine de même qu’à l’existence sexualisée, car il m’est impossible de faire autrement. J’ai fait l’expérience de ces contacts à quelques reprises et, chaque fois, je me suis retrouvé enseveli dans une géante fourmilière, prisonnier d’un état similaire à l’asphyxie. La tête dans le sable. Les genoux dans le front. À présent, j’ai choisi la voie opposée à celle des fourmis; quitte à chanter faux et à perdre la boule.

***

Le jour s’est levé et voilà qu’il se couche à nouveau. J’observe avec volupté les ténèbres envahir le trou dans lequel je suis tapi et souris à l’idée qu’il me sera possible, dans quelques heures, de parcourir la ville à nouveau.

L’extase s’enfuit à toutes jambes lorsqu’un cognement timide se fait entendre à l’entrée de mon antre. Puis la timidité s’emporte et tout à coup, elle ne se gêne plus; elle s’émancipe, la mégère! La voilà qui cogne et cogne, semblable à une fanfare méphistophélique. Les bruits se répercutent dans ma tête, se révélant aussi pénibles qu’une comptine niaise. Mon corps est parcouru de violents soubresauts tandis que la sueur sillonne mon visage terreux. Je me souviens avoir déjà réussi à gérer des situations comme celle-là, mais j’ignore comment j’avais fait alors. Transi d’effroi, je me dirige tout droit vers la source de cet horrible tapage. J’ouvre la porte d’entrée et me retrouve devant la cacophonie elle-même. Le vacarme perdure; il s’est transformé en un flot impétueux de paroles qui envahit mes oreilles tel un essaim d’abeilles. Il m’est impossible d’en tolérer davantage. Je me jette sur la source même du vrombissement et m’abats sur elle jusqu’à ce qu’elle se taise enfin.

Le contact brutal et involontaire avec cet inconnu qui s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment, de même que mes efforts déployés pour le faire disparaître, m’ont épuisé. Je m’écroule sur le plancher, à quelques mètres de celui qui déjà n’est plus, et je redeviens larve. Toute volonté et toute énergie désertent ma carcasse. Si je le pouvais, je retournerais assurément au moment de ma naissance et bien avant encore. Quitte à ne plus jamais être imago, quitte à ne plus faire partie de ce monde.

***

Je suis seul comme un monarque au trône défait mais dont le cœur est toujours empreint de la même gloire. Je suis encore plus seul, car à présent, lorsque le soleil se voile, je ne peux pas me glisser dans la nuit qui m’enveloppe de sa chaleur et me nourrit de ses clameurs. Déjà les miasmes de la mort pénètrent mon bunker sous la neige. Les deux pièces où je vis sont habitées par le bruit qui s’est éteint, par la mort qui a pris toute la place. La ville m’observe en souriant; comme si elle m’attendait avec nonchalance. Je ne peux aller la rejoindre. Je suis à présent enseveli sous terre; je ne pourrai jamais en sortir.

L’horreur de mon geste s’empare peu à peu de moi.

Je n’éprouve par contre aucune culpabilité à avoir fait taire un membre de l’espèce humaine. Au contraire, je n’avais d’autre choix, étant donné que cette bestiole importune m’avait attaqué. Je sais qu’il ne me sera plus possible de vivre comme avant. Son corps sera sans aucun doute réclamé et sa vengeance exigée. Je ne peux m’enfuir, car la preuve de ma culpabilité repose tranquillement devant mon antre. Je ne pourrais tolérer la vue de cette immondice à nouveau. Tel le condamné que je suis, je me dois d’affronter la nuit noire, coincé dans un sombre réduit.

La nuit passe, de même que le jour suivant. Je vis dans un putride égout à aire ouverte. Je suis à présent imprégné de la mort; ma peau a macéré dans une odeur fétide et répugnante, preuve incontestable de l’intervention tranchante de la faux.

Puis je suis réveillé par le vacarme bestial d’une troupe de colosses agités. Ils défoncent la porte de mon logement et envahissent cet univers qui était jusque-là demeuré secret. Tel le dictateur finalement déchu, je me livre en entier, sachant que mon sort est réglé.