Jour de gel


, p. 13-15.

15 h 45, une heure de rien, un moment de la journée durant lequel le vide des après-midis solitaires se matérialise. Quelqu’un est là? Et l’arrivée du soir se fait attendre. Je suis seule, et toi? Où est-ce que nos jeux t’ont amené? Dans l’espace, sans doute, à bord du vaisseau que nous avions construit pour échapper à l’explosion prochaine de notre planète. Nous devions prendre une trajectoire secrète et trouver un environnement habitable avec beaucoup d’écureuils et de sauterelles. Dans nos bagages, tes peluches préférées, mon oreiller et surtout, nos couvertures fleuries pour se bâtir une cabane. Quand je repense à nos projets, je m’aperçois que nous n’avions jamais eu l’intention de sauver papa et maman de l’apocalypse, juste toi et moi.

 

Parfois, j’aurais voulu échanger nos places, être celle qui t’a laissé sur Terre, mais me voilà, encore à la maison, et j’essaie de ne pas penser à eux, les êtres humains, les inconnus, les imposteurs, les égoïstes. Ceux qui t’ont oublié. Le téléphone sonne, ils prononcent mon nom, parlent avec gentillesse, me forcent à essayer, à me concentrer sur les saisons et les bienfaits du temps qui passe. Comment leur dire que novembre se manifeste chaque matin? Un jour de gel inattendu. Tu devais m’attendre. Je t’en veux quand je remarque les petits plis qui s’inscrivent aux coins de mes yeux.

 

Couchée dans mon lit, ma mémoire est jonchée de débris volcaniques. Doucement, la poussière flotte, vrille, se relâche, meurt sur ma peau. Camouflée, je disparais et j’écoute mes membres s’enfoncer dans le coton. J’accumule. Des sons s’éloignent et reviennent, des images se brisent quand je ferme les yeux, fractions d’isolements dans lesquels j’entre en moi. De longs frissons voyagent dans chacun de mes muscles. Toujours, le monde me réclame, de loin je perçois qu’à la surface la vie s’agite. Les rumeurs de la pluie, du calorifère, me tirent de l’inertie. Je sens la friction de ma peau et du tissu, des contacts électriques qui laissent mon corps froid. Je lutte. Les résurrections sont pour les jours de désespoir et de foi. Moi, je préfère encore la neige et le calme, je scelle mes yeux.

 

Je m’ennuie à peine, la maison est grande, elle tremble, craque, parfois. Je pleure avec elle. J’observe les araignées qui habitent les murs blancs. Tu ne me croirais pas si je te disais qu’elles ne m’effraient plus. Encore allongée, je vois mes pieds. J’aime les fixer, ils portent les marques de ma défaite, sales, ils m’attachent au sol. Je pense aux étoiles, à la poussière qui flotte dans le cosmos. J’hésite. Je regarde vers la fenêtre, les nuages défilent avec rythme, la pluie glisse sur la vitre.

 

Il est 16 h 34. Une heure de tout et de rien, un moment de la journée où se consument les dernières minutes de l’après-midi. Je rêve souvent d’une lumière qui s’éteindrait en même temps que moi, d’une lueur bleutée pour teinter mes lèvres, promesse d’une longue nuit. Je pourrais mourir à chaque instant, mais j’ai appris que les volcans endormis se réveillent continuellement, ils vivent malgré eux. La poussière s’agite, mes yeux brûlent. La fenêtre est embuée, j’ai chaud, je fais de grands efforts, je me concentre sur ton visage, j’entends ton rire juste avant de lâcher prise. Bientôt, mon univers est bousculé par le son de tes pas dans l’escalier, par ta main qui apparaît dans l’embrasure de la porte. Tu es venu, je suis heureuse. Je trouve la force de me lever, de te regarder, de prendre ma boîte, es-tu toujours là? J’avance avec difficulté, descends les marches, m’installe à la table, ouvre mon coffre, en sors les outils, provoque des éruptions.

 

Tu sais, quand le magma coule, il est déjà froid et dans ma victoire contre mon corps, j’oublie même de te chercher. Pendant un bref instant, je me suffis, je trace les marques de ton affection sur ma peau, je te rejoins un peu. Tu as toujours dessiné mieux que moi, mais je me suis améliorée depuis ton départ. Maintenant, j’ai envie de danser, je cours après toi partout dans la maison, tu ris, j’entends papa qui est dehors, nous courons jusqu’à notre nid, cachées dans la barbe d’Hubert Reeves, à l’abri des supernovas et des garçons qui font des jambettes, nous deux, lovées dans la douceur des couvertures encore chaudes que maman a sorties de la sécheuse. J’ai moins peur.

 

Aujourd’hui, novembre me rattrape encore, à 17 h 03, je commence à effacer le matin, péniblement, avant de trouver refuge dans la nuit, le bout de mes doigts gelés, j’efface les bavures de mes croquis, reprends place dans mon cratère. Seule, j’ai continué à grandir après la fin du monde. Une lumière bleutée m’accueille dans ma chambre, petite douceur, le jour s’évanouit et je m’apaise. Là, je te revois vraiment. Nous jouons au badminton dans la rue, le vent est fort, le tonnerre est encore loin.