Charlotte


, p. 20-21.

Elle se regarde elle – elle s’est
approchée de son image. Elle
s’approche encore. Ne se
reconnaît pas bien.

 

Parfois, je m’imagine qu’elle vivrait seule, avec son enfant. Les jours de mars ensoleillés, elle quitterait son appartement de la rue Jeanne- Mance pour aller se promener dans son quartier. Elle aurait un manteau de printemps kaki, avec un joli col en fourrure, des cheveux bruns, qui lui arriveraient au menton. Elle arborerait un gigantesque sourire et du rouge à lèvres très rouge. Elle marcherait vite, en poussant son landau vieillot devant elle. Elle entrerait dans le café Olimpico (en franchissant avec difficulté les portes doubles) et saluerait les deux baristas. Ils prépareraient sa commande sans qu’elle ait besoin de la préciser, ils la connaîtraient bien. Elle irait s’asseoir à la terrasse, en mettant ses lunettes de soleil, et écrirait dans un petit cahier noir, avec un nouveau crayon noir. L’enfant dans le landau dormirait, il agirait sur elle comme un tranquillisant. Parfois, elle saluerait des connaissances qui passeraient sur Saint-Viateur. Ils viendraient regarder le petit, ils le trouveraient beau, le lui diraient, et repartiraient. Elle continuerait à écrire.

Puis je me dis qu’elle ne serait pas seule avec son enfant. Elle aurait déménagé sur une rue plus familiale, la rue Waverly. Elle aurait une coupe garçonne qui lui donnerait un port de tête altier. Les jours pluvieux de mars, elle resterait dans son grand appartement. Plantée devant son placard, elle serait vêtue seulement d’un soutien-gorge et de jeans taille haute. Elle choisirait un énorme chandail de laine, le mettrait, l’enlèverait, le jetterait sur son lit. Elle irait dans la chambre de l’enfant, une petite pièce aux couleurs pastel, et ouvrirait un autre placard pour saisir une grande chemise. Elle marcherait sur la pointe des pieds pour ne pas le réveiller. Elle mettrait la chemise trop grande en marchant vers la salle de bain, se regarderait dans le miroir, serait satisfaite. Elle irait dans la cuisine faire chauffer de l’eau pour le biberon du petit. Un homme entrerait dans l’appartement, elle irait le rejoindre dans l’entrée, toujours silencieusement. Il lui donnerait trois becs, sur les lèvres, sur une joue, sur le front. Il serait grand, aurait des cheveux bruns, coupés courts sur les côtés, et porterait de grandes lunettes brunes, pleines de petites taches d’eau. Il secouerait ses cheveux, enlèverait son trench- coat trempé et irait prendre l’enfant, qui se réveillerait en chignant un peu. Elle retournerait devant la casserole remplie d’eau, qui bouillirait maintenant. Il viendrait la rejoindre avec l’enfant dans la cuisine. Le bruit de la pluie, de l’eau qui bout, de l’enfant qui s’agite, ce serait beau.

Il arrive que je pense plutôt qu’elle n’aurait pas eu l’enfant. Elle se serait dit que ce n’était pas le bon moment, que sa vie n’était pas assez rangée, pas assez stable. Ou alors l’homme ne lui aurait pas vraiment laissé le choix. À son retour de la clinique, elle marcherait rapidement vers son minuscule appartement de la rue Saint-Urbain, se roulerait en boule dans son lit. Elle ne pleurerait pas. Elle serait seule, car il serait parti travailler. Elle aurait mal au ventre et se sentirait très lasse. Elle recevrait un appel pour remplacer une collègue au bar. Elle dirait : « d’accord, je serai là. » Elle se lèverait, et ferait chauffer de l’eau pour se faire un café turc. Puis, elle mettrait ses verres de contact, son rouge à lèvres très rose, du cache-cernes et beaucoup de eye-liner. Elle attacherait ses longs cheveux bruns en chignon et se vêtirait de leggings de velours, d’un t-shirt large et court et de talons hauts, très hauts. Elle retournerait dans sa petite cuisine, regarderait longtemps à travers sa fenêtre un oiseau cherchant à s’abriter de la pluie qui aurait commencé à tomber. L’eau bouillirait alors elle mettrait le café finement moulu dans la cafetière. Le bruit de la pluie et de l’eau qui bout, ce serait beau. Quand même.

Il me semble qu’elle vit dans le peut-être, que ce soit le seul endroit où elle est vraiment confortable. Elle a un germe dans le ventre, une petite racine, et elle ne veut pas le laisser pousser ni l’arracher. Elle habite un moment éphémère et ne peut se décider à le quitter. 

 

 

 

Ça a brisé


, p. 19-20.

Il est trois heures du matin, il crie, je ne sais pas pourquoi il crie, je crois qu’il ne le sait pas non plus. Ça me donne envie moi aussi de hurler, d’être fâchée, de devenir folle peut-être, pour les mêmes raisons que lui c’est-à-dire aucune sauf celle d’être incapables de se rendre heureux. 

Je n’avais jamais compris comment un homme pouvait en arriver à battre une femme dont il était amoureux, mais maintenant je comprends. Je comprends qu’un homme qui sent glisser entre ses doigts la femme qu’il aime ait envie de reprendre le dessus, de s’en prendre à son corps puisqu’il réalise bien que ce n’est que de cette façon qu’il arrivera à atteindre sa tête. Il ne me bat pas encore mais ses mains parfois se serrent, c’est comme un spasme, il en a envie je le vois.

Je les avais bien vus dès le début les trous dans ses dedans de coudes, mais je croyais que c’était les seuls. Il me semblait que c’était des trous refermés, des trous qui disaient « regarde j’ai été un peu punk-trash mais maintenant je suis bien, tu peux même me présenter à ton père. »

Finalement les trous ne sont pas juste dans ses dedans de coudes, ceux dans sa tête et surtout dans sa vie sont pas mal plus gros que la circonférence d’une aiguille.

Pas de mère, pas de père, pas de job, pas de but, pas de j’men-vais-quelque-part, même pas une cousine lointaine pour lui souhaiter bonne fête en retard. En fait, il y a tellement de lacunes dans sa vie qu’il en est réduit à ça. Dans ma lancée je-suis-dans-un-couple-normal, je lui avais trouvé un surnom cute : Chocolat. Chocolat, disais-je, c’est un trou béant, c’est de l’air en fait.

J’aurais pu, j’aurais certainement dû partir quand je me suis aperçue qu’il avait rien à m’apporter, que j’allais au mieux me tanner et le laisser là, au pire m’accrocher et souffrir. Je me suis dit plutôt que Mère Teresa avait commencé quelque part tsé, et que j’étais forte et capable de l’aider. Que si je faisais assez d’efforts on serait un couple-comme-tout-le-monde.

J’ai réussi pendant un temps mais aujourd’hui j’ai décidé que c’était trop ou plutôt que c’était trop de pas assez et je lui ai dit « c’est fini mon Chocolat, je peux pu ». 

Il le voit bien maintenant que je l’écoute pas, j’ai pas pensé à garder mes yeux fixés sur lui afin de faire semblant que je l’écoutais pendant que je pensais à nos débuts de couple-comme-tout-le-monde. 

Ses yeux se teintent d’une drôle de couleur, ses poings se referment, je pressens le coup, je crois qu’il se dirigera sur ma joue pour commencer, je crois que j’aurai mal plutôt au cœur qu’à la joue, mais ça reste à voir.