Le dormeur


25 janvier 2015

            J’affiche présentement cinq heures trente-huit. Du matin. Cela nous laisse encore vingt-deux minutes. Avant l’agression. Dans vingt-deux minutes (vingt et une maintenant!), tout ira très mal. Très, très mal. Vingt minutes. Si je ne connaissais pas mon métier, je suspecterais un dérapage temporel quelconque, car enfin, le temps n’est pas supposé fuir à cette vitesse. J’ai bien envie de dire qu’il n’en a pas droit; qu’il mériterait une contravention.  Dix-neuf minutes. Pas de bol, le temps est au-dessus des contraventions; il s’en moque. Je sais de quoi je parle; le temps, c’est mon affaire. Le temps n’a plus de secrets pour moi. Le temps et moi, c’est une histoire intime qui dure depuis un moment déjà. Je connais par cœur son petit jeu pervers. À l’approche d’évènements redoutés, il se plaît à accélérer brutalement. Il aime prendre au dépourvu. Inversement, il ralentit radicalement, menace de s’interrompre pour de bon du moment que surviennent lesdits évènements.

            Il faut se rendre à l’évidence : le temps est sadique. Pour ma part, j’aurais mieux fait de naître comme lui. Mes semblables le sont par nature. Moi, je suis compatissant et altruiste. Autant dire que je suis mal conçu. Je soupçonne que soit survenue une quelconque irrégularité sur la chaîne de montage. Je ne vois pas d’autres explications. L’altruisme et la compassion sont proscrits lorsqu’on occupe ma fonction. Je suis un tortionnaire.

            Un tortionnaire, oui. Et il m’a fallu un temps fou pour me l’avouer. Peut-être rira-t-on de moi si j’admets être entré dans l’exercice de mes fonctions avec une ambition philanthropique. Mais allez-y, riez! Ne vous gênez pas. J’ai amplement mérité vos railleries. « L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. »  Longtemps, cette maxime a donné un semblant de sens à mon aliénation, me confortant dans la certitude de servir une cause utilitaire, noble. Longtemps, je suis resté logé dans le confort de ce petit mensonge que je me contais. Ce mensonge douillet comme un lit m’a permis d’endurer des scènes de cruauté quotidienne frôlant l’insupportable… Néanmoins, cette coquille que je m’étais construite s’est peu à peu effritée au contact de la réalité brute, celle d’une oppression pernicieuse. Il m’a fallu quelques années pour comprendre de quelle machination sinistre je suis l’outil. Aujourd’hui, je sais ce qu’il en est réellement. Le sujet en manque de sommeil devient malléable, inapte à s’interroger sur sa condition. Moi, un philanthrope? Que pensais-je?

            Ma récente subversion, mon éveil si l’on veut, m’a permis d’expérimenter la souffrance du dormeur arraché d’un sommeil apaisant. De quoi dédoubler ma prise de conscience, de quoi accentuer ma pitié pour mon dormeur. Imaginez comme la pitié est cruelle lorsque vous êtes l’objet des souffrances qui vous inspirent compassion! Imaginez! 

        Seize minutes avant l’agression. Dans seize minutes, tout ira très mal. Dans seize minutes (quinze maintenant), je serai horripilant. Il me détestera. Je le comprends. Je me joins à lui pour m’exécrer. Chaque matin se renouvelle le festival de la haine et c’est toujours moi qui en suis la vedette. C’est qu’on ne m’a pas doté d’une voix cristalline pour arracher mon dormeur de l’étreinte de Morphée. J’aimerais pouvoir lui susurrer des mots doux à l’oreille : « Réveille-toi, mon grand. Il fait soleil ce matin. Ils ont besoin de toi au bureau. Ils comptent sur toi, tu sais. Sois fort! Un café chaleureux t’attend dans la cuisine pour te dire bonjour. Plus que deux jours avant la fin de semaine. Tu en es capable. Je crois en toi. »  Dépourvu de cordes vocales, je suis plutôt muni d’une tonalité criarde, électronique, affreuse. Une écoute vaut mille mots : voici ma douce voix.

            Je vous paraissais sympathique jusqu’ici? Voilà de quoi remettre les choses en perspective. Voici ma voix véritable, celle qui me définit comme fardeau quotidien. Vous excuserez cette agression gratuite, mais j’estime que vous êtes en droit de connaître ma vraie nature. Maintenant, vous savez. Je m’attends à ce que vous me maudissiez comme il se doit.

            Cinq heures cinquante-six. Le temps s’est offert un petit record de vitesse pendant que j’étalais ma pensée. Il ne rate aucune occasion de s’écouler à mon insu. Si vous saviez à quel point je le déteste! Le fiel qu’il m’inspire doit être comparable, à peu de chose près, à la hargne dont je m’accable moi-même. Cela en dit long.

*

         Deux toutes petites minutes encore. J’ai la nausée. J’implore une panne de courant. C’est de l’énergie déployée en vain; aucun dieu de l’électricité n’entendra ma prière. Ces éternels comptes à recours sont en train de me rendre malade. Dans deux minutes, je serai criard et détestable. Je répandrai la souffrance, le désespoir, j’apporterai la désillusion. J’éradiquerai sans doute un beau rêve. Un rêve dans lequel mon dormeur serait libéré de l’oppression du travail… Il a l’air bien comme ça. Il sourit. Une image vaut mille mots. Regardez-le. Il est beau à voir lorsqu’il dort ainsi… Il me fait envie. Non seulement je ne suis pas, conceptuellement parlant, disposé à partager son bonheur, mais mon existence se résume à le pulvériser.

            Non, il est trop bien. Il a si peu dormi cette semaine. Encore cette nuit, je l’ai vu remuer jusqu’à trois heures du matin, en quête d’une position de confort qu’il n’est jamais venu à bout de trouver. Je ne peux pas me résoudre à lui infliger ça. Pas ce matin. C’est fini, je me révolte! Il doit dormir. Même le soleil peut paresser jusqu’à sept heures trente à cette période de l’année. Contraindre des hommes et des femmes à s’activer avant lui, c’est… J’ai bien envie de dire contre nature. Alors, je le dis : c’est contre nature. C’est même ignoble! C’est un supplice innommable dont je ne serai plus jamais le complice. Je me mets en grève.

*

            Huit heures quarante-cinq. Il commence à remuer, tout doucement. Je crois qu’il va se réveiller. Je n’y serai pour rien cette fois. Il va faire cela par lui-même, à son rythme. Il aura une belle journée. Son patron lui trouvera bonne mine et lui donnera une augmentation. Une charmante collègue remarquera sa bonne humeur habituellement minée par la fatigue. Elle s’attardera sur ses yeux qui, pour une fois, ne seront pas ramifiés de nervures rouges ni alourdis par le poids des cernes. Je suis ému.

            Voilà, il s’éveille, dirige son regard vers moi. Cligne des yeux. S’apprête à dire quelque chose. Sans doute va-t-il m’exprimer sa gratitude.

*

            Décidément, quoi que je fasse, on ne m’aimera jamais.

 

La rupture


, p. 21-25.

I-Narratif

 

 

Raymond Queneau était contrarié. Selon lui, lorsqu’on dit neuf heures, c’est neuf heures. Or, dix heures du soir approchaient et André Breton demeurait obstinément absent. « Il le fait exprès. C’est toujours pareil avec André », maugréait Queneau en sirotant un troisième scotch en trois fois moins d’heures.

Breton bonifia son retard d’une quinzaine de minutes avant de franchir la porte du café Monet (XVIe arrondissement, Paris) où Queneau lui avait donné rendez-vous. « Pas trop tôt! » grommela le futur cofondateur de l’Oulipo. « Bon alors, qu’est-ce que tu me veux? », répondit l’autre avec une nonchalance qui semblait vouloir dire : « Je suis André Breton, je suis en retard si je veux, or je veux. »

Queneau ravala sa rage, mais la régurgita aussitôt tant elle était amère. Il fit donc l’inventaire des quatre vérités de Breton. Le père du surréalisme fut ainsi qualifié coup sur coup de tyran hargneux, de fanfaron vaniteux, d’ordure avariée, de tête de nœud, de trou du cul, d’enflure et de lunatique écervelé. Ladite enflure répliqua sereinement que tout cela était faux, que Raymond Queneau était bourré comme toujours, que Raymond Queneau était simplement jaloux de son succès, succès qu’il n’aurait jamais, n’étant, Raymond Queneau, qu’un pauvre type sans talent, condamné à la médiocrité, qu’une petite teigne merdeuse, qu’un moins que rien, etc.

Queneau, après avoir réfuté tout cela en bloc, prophétisa que son succès surviendrait seulement si on lui accordait un brin de liberté. À ce propos, il s’avéra qu’il en avait marre du surréalisme, vraiment marre! « Tout ça, c’est de la foutaise, c’est que des conneries. Tu verras… Tôt ou tard, les gens constateront à quel point c’est vide, factice, dénué de sens et d’intérêt. Ils se lasseront de toi et de tes fabulations ridicules. » Breton rigola hautainement, défia le ciel, poing en l’air, de concrétiser de telles

prédictions, se commanda un whisky qu’il enfila d’un seul trait, puis fit civilement observer à Queneau qu’au fond, il n’avait qu’à se tirer s’il n’était pas content; le surréalisme ne souffrirait pas de son absence (sous-entendu : il s’en porterait mieux). Queneau, pas content justement, répliqua que c’était précisément là son intention. « Mais sois sans crainte André, je ne t’oublierai pas », assura-t-il en levant son verre. « J’aurai soin d’écrire des best-sellers dans lesquels je révélerai au monde entier quelle pourriture tu es. »

Sur ces belles promesses, l’homme qui rédigerait cent mille milliards de poèmes se leva avec emphase, tourna les talons, puis s’empressa de quitter le café Monet en titubant légèrement.

 

II-Alexandrins

Maudissant le retard du sombre individu
qu’il avait convoqué, ce soir, café Monet,
Queneau broyait du noir, vraiment n’en pouvait plus.
Près d’une heure déjà qu’André Breton tardait.

Dix minutes plus tard, l’insolent arriva.
Queneau le méprisa d’un regard belliqueux.
Breton resta de marbre et puis considéra
avoir droit au retard si tel était son vœu.

Saturé d’une rage impossible à régir,
Queneau vociféra et se mit à rugir :
tyrannique démon, vaniteux fanfaron.
Breton lui reprocha d’être pris de boisson.

Celui qui écrirait mille milliards de poèmes
déplora son statut d’homme sans liberté.
Il rêvait du bonheur d’une vie de bohème,
qu’il n’atteindrait jamais à moins de déserter.

Ces avant-gardistes nommés surréalistes,
Queneau les estima condamnés au déclin.
Breton défia les dieux d’opérer ce destin,
puis évinça Queneau de son groupe d’artistes.

Ce dernier déclara qu’il avait justement
caressé le dessein de rompre avec ces cons.
Il quitta le café en faisant le serment
d’écrire des pamphlets se moquant de Breton.

III-Bulletin de nouvelles

L’animatrice. — Nous retrouvons sans plus tarder notre envoyé spécial, Richard Partouz, au café Monet, XVIe arrondissement, Paris. Richard, il y aurait donc des développements dans l’affaire « Raymond Queneau n’en peut plus d’attendre ».

Le reporter. — Oui, Francine. Il semblerait que l’homme tant attendu soit enfin arrivé. Il s’avère, par ailleurs, que cet homme n’est nul autre qu’André Breton, bien connu pour être l’un des membres les plus influents du groupe des surréalistes, qui font beaucoup parler d’eux ces derniers temps.

L’animatrice. — Effectivement, Richard. Nous le voyons à l’écran. C’est bien d’André Breton qu’il s’agit. Quel revirement! J’en profite pour rappeler qu’un reportage complet sur André Breton et le surréalisme suivra tout de suite après cette émission. Maintenant Richard, croyez- vous être en mesure d’en savoir un peu plus sur les motifs d’un tel retard? Lequel, selon nos sources, avoisinerait l’heure et quart…

Le reporter. — Je m’approche de lui, Francine. Nous allons voir… Monsieur Breton, pourriez-vous livrer quelques explications à nos téléspectateurs pour justifier un retard aussi important? Vous conviendrez que ce n’est pas très courtois.

 

 

 

 

André Breton. — Je suis André Breton. Je suis en retard si je veux, or je veux.

Le reporter. — Vous l’avez entendu comme moi, Francine. Monsieur Breton, visiblement, n’éprouve pas le moindre remords, et ce, malgré un retard d’au moins une heure et quart, je le rappelle. Devant tant d’arrogance, il y a lieu de se questionner : comment peut-on moralement justifier un tel manque de considération envers ceux que l’on côtoie?

L’animatrice. — Je suis certaine que nos téléspectateurs se posent la même question, Richard. Maintenant, peut-être pourriez-vous tenter de recueillir quelques réactions de monsieur Queneau. Se sent-il heurté d’être si peu considéré?

Le reporter. — Voyons ce qu’il a à nous dire… S’il vous plaît, monsieur Queneau, quelles sont vos réactions devant un tel mépris, qui plus est, de la part d’une personne que vous considérez sans doute comme un mentor?

Raymond Queneau. — Cela ne fait qu’ajouter au fiel que j’ai tranquillement cultivé contre lui ces dernières années.

Le reporter. — Que lui reprochez-vous, outre son manque de ponctualité?

Raymond Queneau. — Peu de choses… seulement d’être un tyran hargneux, un fanfaron vaniteux, une tête de nœud, une ordure avariée, un trou du cul, une enflure, un lunatique écervelé et je pourrais continuer ainsi longtemps.

 

 

 

 

L’animatrice. — Des propos très durs, Richard, qui en disent long sur l’humeur de monsieur Queneau… Cela dit, ce n’est pas la première fois que le terme « tyran » est employé pour décrire l’attitude de monsieur Breton envers ses proches. Selon certaines rumeurs, il aurait même formellement interdit aux membres du groupe des surréalistes de fréquenter les salles de concert… Et pour quelle raison encore? Simplement pour contenter son aversion personnelle pour la musique… Enfin, revenons-en à la querelle qui sévit, café Monet. Nous avons demandé à nos téléspectateurs ce qu’ils appréhendent comme réaction de la part d’André Breton face aux propos qui viennent d’être tenus contre lui. Voici ce que vous avez répondu à la maison : soixante-douze pour cent pensent que Breton répliquera par d’autres insultes. Quinze pour cent croient au contraire qu’incapable de répondre, il fondra en larmes. Les treize pour cent restants se disent indécis. D’ailleurs, Richard, êtes-vous à présent en mesure de livrer des réponses à ce sujet?

Le reporter. — Alors oui, Francine! Il y a du nouveau ici, café Monet. André Breton, mettant la haine de son contemporain sur le compte de l’alcoolisme et de la jalousie vient, en prime, de l’inviter à quitter le groupe des surréalistes. Je vous propose donc d’entendre, en exclusivité sur nos ondes, la réponse de Raymond Queneau.

Raymond Queneau. — Ça tombe drôlement bien… Il se trouve justement que j’en ai marre du surréalisme, vraiment marre! Alors oui, c’est avec une immense joie que je tire ma révérence! Adieu.

L’animatrice. — Vous l’avez entendu comme moi. Coup de théâtre! Raymond Queneau vient tout juste de rompre avec le mouvement surréaliste qu’il a fréquenté ces six dernières années. C’est à peine croyable…

Le reporter. — À peine croyable, comme vous dites. J’ai d’ailleurs avec moi Raymond Queneau. Dites-moi monsieur Queneau… Maintenant que vous êtes libre de l’emprise de l’homme que vous qualifiez vous-même de tyran hargneux, des projets pour l’avenir?

Raymond Queneau. — Bien, j’écrirai prochainement un best-seller dans lequel je révélerai au monde entier à quel point ce type est con.

 

 

 

 

Le reporter. — Merci monsieur Queneau. Je cède maintenant la parole à Francine Dupont pour la conclusion…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Théodore R Norah


, p. 31-33.

Au cours d’une soirée mondaine, Théodore R Norah, perdu dans une foule radieuse et insouciante, saisit l’intervalle entre deux morceaux d’une musique exemplairement mondaine pour faire tomber cette phrase jugée, fort peu mondaine :

« Mon extrême simplicité vous anéantira, tous autant que vous êtes. »

Un enchaînement musical atténua le malaise amorcé par cette sentence, laquelle n’avait pas disposé d’assez de silence pour alourdir significativement l’ambiance et tamiser la mondanité. On entendait des tintements mondains de coupes cristallines saturées de champagne, des rumeurs diffuses de conversations qu’on devinait mondaines, un gros homme mondain dont le rire gras lui n’était pas si mondain et ce bien que les propos dudit gros homme, en revanche, fussent riches en mondanités.

Dans cette même soirée où la mondanité, jusqu’ici, croissait en corrélation avec le temps, Théodore R Norah, s’étant manifestement alourdi depuis sa dernière intervention, flotta lourdement dans la pièce en scandant :

« Mon extrême simplicité vous éteindra, tous autant que vous êtes. Votre éclat sera terni par ma suprême simplicité. »

On préféra ignorer de tels propos. Mais pour contrebalancer l’ambiance qu’ils menaçaient d’instaurer, il fallut bien exacerber la mondanité. Albert D Haron fit une blague mondaine, laquelle suscita une myriade de rires perchés et nerveux. René H Gordon partagea ensuite cette anecdote si mondaine qu’on lui reprocha civilement un excès de mondanité. Lui, toujours soucieux de plaire, eut l’heureux réflexe de fondre en excuses frénétiques, s’éparpillant dans toute la pièce en courbettes mondaines, promettant de ne pas récidiver ; et ceci dit ceci fait, il se tut pour de bon. Pendant ce temps, Mary G Marrow, ayant abusé de crème de cassis, tournoyait sur elle-même à toute vitesse émettant ponctuellement de petits cris à haute fréquence, trop rapides pour être détectés.

Théodore R Norah lui, toujours flottant, toujours plus dense, approchait, incognito, son point de non-retour, sa masse critique. Pressentant l’avènement de son irrémédiable suprématie, porté par son imminente toute-puissance, il largua une fois de plus, sans retenue, sans gêne ni scrupule, dans l’assemblée nébuleuse qu’il surplombait de son ombrageuse simplicité, ce désastre oratoire :

« Ma simplicité, inhérente à ma perfection, vous neutralisera, vous plongera dans mon moi abyssal. Déjà, vous glissez imperceptiblement vers le gouffre en devenir de mon homogénéité. »

Il fallut se rendre à l’évidence. Théodore R Norah constituait en lui-même un centre d’attraction si puissant que toute la mondanité du monde se serait butée à sa lourdeur. Voyant poindre à l’horizon la menace d’une réception gâchée, on en vint à s’énerver sérieusement.

 

 

— Par pitié, faites-le taire ou je fais un malheur! menaça Normand.
— En voilà un qui manque d’esprit, désigna Hervé.
— Ce n’est pas digne d’un homme du monde, évalua Schwarzschild.
— Et cette manie de flotter en l’air de la sorte… c’est une disgrâce! dénonça Serena.

— C’est même grossier! compléta Kalinovitch.
— Lorsqu’on saura qu’un tel individu flotte ainsi dans MON salon… anticipa Stephen. — Sachez, môssieur, que les honnêtes gens se tiennent les deux pieds sur terre, enseigna Bloomberg.
— Ah oui! agréa Edwin.
— Ça, c’est parler! identifia Malone.
— AAAATCHOUM, éternua sir Richardson.
— À vos souhaits, recommanda quelqu’un.
— Diantre! jura un autre.
— Misère! se lamenta-t-on.
— Une si belle soirée! entendit-on déplorer.
— Tout ça à cause de ce démon, diabolisa-t-on.

Ce suppôt de Satan s’étant drastiquement alourdi entre-temps, il fallut bien se taire et s’agréger docilement en un disque d’accrétion en rotation lente; bref, rien pour améliorer l’ambiance. Comme fascinés par sa singularité, tous plongèrent ensuite leur regard en Théodore R Norah, lequel présenterait dorénavant une silhouette si noire que la lumière réunie des quelque cent milliards de galaxies répertoriées à ce jour dans l’univers se serait épuisée à vouloir l’illuminer. Celle, plus modeste, émise par le somptueux (et mondain) lustre suspendu à mi-chemin du parquet, eut le réflexe salvateur, quoique aberrant, de contourner l’illustre individu, évitant le triste sort d’être siphonnée jusqu’au dernier photon. Tous dans la pièce n’eurent pas cette chance…

Théodore R Norah, tirant profit de son effet de marée personnel, aspira, étira, savoura puis simplifia un Cosmo français, s’attirant conséquemment la véhémente protestation de Gloria K McMiller, légitime propriétaire dudit cosmo français. Cette protestation, elle­ même étirée et simplifiée par effet de marée, fit mouche, grâce à quoi Théodore R Norah eut tout le loisir de répéter l’opération, aspirant, étirant, savourant et simplifiant cette fois un Black Velvet. Comme aucune contestation ne s’ avéra possible, chacune d’ elle étant invariablement simplifiée par celui qu’elle ciblait, tous les cocktails de la soirée y passèrent. Résultat : on se retrouva bien vite en prohibition, ce qui, pour toute personne sensée, constitue une atteinte grave à la mondanité ou, disons­le carrément, un désastre inconcevable.

Un astre éteint dénommé Théodore R Norah acheva de ruiner la soirée par une invitation solennelle à franchir son horizon; bref, le genre d’invitation qui ne se refuse pas. Accepter bien malgré soi fut la toute dernière chose que l’on fit avant de s’éteindre, noyés dans la singularité, simplifiés à l’extrême, anéantis pour toujours dans l’aussi absurde qu’insignifiante perfection de Théodore R Norah. 

 

 

 

 

 

Délirium IV : L’envers du filet


, p. 24-28.

La journée de Robin Gradunez prend une tournure tragique lorsque, rentrant chez lui, il constate la disparition de sa fille, Robine, puis celle de son fils, Robinson. La réflexion qu’il mène le persuade que la clé du mystère entourant ce double enlèvement se trouve dans la boutique de laine Telas, visitée par sa femme et ses deux enfants plus tôt dans la journée. Gonflé à bloc, le père de famille s’enfonce donc dans les artères de la ville pour retrouver cette boutique.

 

Je me suis forcément trompé quelque part, mais je n’arrive pas à cerner le moment où c’est arrivé. Il se peut que j’aie confondu la gauche et la droite à quelques reprises. Du coup, je n’ose revenir sur mes pas. Je dois m’interrompre un moment, rassembler mes esprits, faire le point… 

Je suis immobile. Immobile, je ne me perdrai pas davantage. Mais je ne risque pas non plus de retrouver ma route, ni la boutique Telas. Je me remets donc en marche. Je ferai appel à mon sens du raisonnement pour regagner le droit chemin. C’est simple, j’ai manqué de prudence. Je me suis lancé dans la ville, sans me prémunir contre l’égarement. Lorsqu’on s’aventure dans l’inconnu, il ne faut rien tenir pour acquis, pas même son aptitude à retrouver une boutique située à deux coins de rue de chez soi. Voilà mon erreur. Mais ce n’est rien. Moi, Robin Gradunez, je saurai rectifier le tir!

Une coutume répandue dans le monde urbain consiste à interrompre les passants pour leur demander son chemin.  N’ayant, de toute manière, aucune alternative, je me lance.

— Il existe huit boutiques Telas dans ce quartier, m’indique froidement un premier passant. Il faudrait savoir laquelle vous cherchez.

— Huit boutiques! Je… hum. Celle que je cherche se situe non loin de la rue Maurier, que j’aimerais bien retrouver également.

La rue Maurier, dites-vous! Vous n’êtes pas du coin, vous! Les trois quarts des rues de la ville s’appellent Maurier. Vraiment Monsieur, il faut vous informer un peu avant de poser des questions.

Il s’éloigne avant que j’aie pu répliquer. Huit boutiques Telas. Huit! Tant de rues Maurier. J’ai le vertige. Je dois m’interrompre… faire le point. C’est inconcevable que ma propre ville me soit aussi étrangère. Où ai-je vécu tout ce temps? Je lève les yeux, contemple les structures en béton qui se dressent autour de moi; on croirait des monstres. À les voir comme ça, je leur trouve une inclinaison inquiétante. Ce doit être la perspective verticale qui trompe mes yeux. Et pourtant, je jurerais qu’ils sont sur le point de s’abattre sur moi. 

Du calme, Robin. Ce n’est que la perspective. Respire, Robin. La perspective n’a jamais tué personne et ce n’est pas ce soir qu’elle commencera. 

J’étire mes respirations et retrouve un calme relatif. Huit boutiques Telas… Je n’ai pas le luxe de pouvoir toutes les fouiller. Encore une fois, de la méthode s’impose… de la méthode, oui. Respire, Robin! Tu oublies encore de respirer… Eh! Mais que se passe-t-il avec les fils électriques? Ils sont des dizaines à surplomber la rue. Ça me semble beaucoup! Ils partent dans tous les sens, s’entrecroisent en plusieurs points, tel un grillage au-dessus de ma tête. Ils paraissent lourds et sont suffisamment relâchés pour pratiquement frôler le sol par endroits. C’est inadmissible! Il y a là un réel danger pour la sécurité publique. Et dire que ces ingénieurs sont payés huit fois mon salaire! Enfin, il y a certains quartiers comme ça, je suppose.

Concentre-toi, Robin! Huit boutiques Telas. J’ai là un sérieux problème pour la suite de mon enquête! Ce n’est pas le moment de divaguer. Divaguer… C’est tout de même un drôle de mot. Je me demande quel est le rapport avec les vagues. Suffit! Concentration! Donc, au total, j’ai peut-être marché un ou deux kilomètres depuis que j’ai quitté la rue Maurier. Logiquement, la boutique Telas visitée par Marie aujourd’hui doit être la plus proche de mon emplacement actuel. Du moins, cela m’apparaît probable. Un deuxième passant se dresse devant moi. J’interromps sa marche d’un geste de la main.

 

— Pardon, mon brave. Auriez-vous l’amabilité de m’indiquer le chemin le plus rapide pour me rendre à la boutique de laine Telas la plus proche?

— Cette boutique n’a jamais existé. Vous êtes probablement fou. Bonne soirée.

Ça, c’est trop fort! Je veux répliquer, mais il ne m’en laisse pas le temps. Il est déjà loin. Non, je ne suis pas fou! Ce passant était mal informé, ou alors il m’a menti! Oui, voilà, c’est un menteur! Et s’il m’a menti, c’est qu’il est de mèche avec le ravisseur de mes enfants. Sitôt cette réflexion achevée, je m’élance à toute vitesse pour rattraper l’énergumène… Je l’aperçois un coin de rue plus loin, hors de ma portée cependant. Avec une adresse phénoménale, il s’enfuit en courant sur la structure infernale de fils électriques qui semble s’être densifiée depuis tout à l’heure. Tant pis! S’il est réellement impliqué dans le rapt de mes enfants, mon enquête me permettra de le retrouver plus tard. À condition que je puisse la mener à terme, ce qui n’est pas gagné.

J’interroge d’autres passants, mais n’obtiens aucun consensus de leur part concernant l’emplacement de Telas. Le premier affirme que la boutique sera inaugurée dans deux mois, l’un me raconte la démolition récente du commerce, un autre prétend même qu’il ne s’agit pas d’une boutique, mais plutôt d’un phénomène météorologique rare observable tous les trois équinoxes, seulement lorsqu’il pleut. Rien de bien concluant… Le désespoir me gagne. Je repère un banc public sur lequel je décide de m’asseoir un instant. Pour faire le point.

Le point ne se fait pas. Je n’y arrive plus. J’ai perdu le fil… 

Les fils. Mais que se passe-t-il? Les fils électriques se multiplient, se tressent à vue d’œil, dirait-on! J’hallucine ou quoi? Et que vois-je encore? Des silhouettes dans les fils. Des dizaines de silhouettes se baladant ou se débattant à travers les fils. Mais que se passe-t-il? Suis-je devenu fou? Non, c’est impossible. On ne devient pas fou comme ça. Enfin, je ne crois pas. Je rêve, je vais me réveiller… dans mon lit avec ma femme puante à mes côtés… Non. Ça ne s’arrête pas. Et même que ça empire. La structure de fils noirs commence à s’abaisser tranquillement… Elle va m’aplatir, sinon m’électrocuter si je ne m’active pas! Il me faut un abri au plus vite. Je m’élance, cours à en perdre haleine, me rue sur la première porte qui s’offre à moi! Il s’en est fallu de peu. Le complexe filandreux n’est plus qu’à deux ou trois mètres du sol.

C’est verrouillé… Trop tard pour atteindre un autre édifice. La mort s’abat sur moi, aussi brutale qu’inexplicable… Ça y est! Des fils, des dizaines de fils noirs m’entourent, enchevêtrent mes membres et resserrent leur étreinte. Je ne meurs pas sur le coup, mais je ne perçois aucune issue à ma sinistre prison. Autour de moi, d’autres silhouettes se trouvent dans la même fâcheuse position. Certains se débattent vigoureusement, mais plusieurs, comme moi, choisissent le stoïcisme. 

Mon temps est compté. Je n’ai qu’un seul regret, et c’est d’avoir failli à mon devoir de père. Je cherche à comprendre quelle fut mon erreur. J’étais pourtant sur la bonne voie. Peut-être y serais-je parvenu sans cette mort inexplicablement tombée du ciel. Enfin non, sûrement pas… Je m’étais égaré bien avant que cela ne s’enclenche. Je suis un raté, un incapable. L’étreinte des fils étrangleurs commence à gêner ma respiration. Il n’y en a plus pour longtemps. Quelle fin minable…

 

Je respire toujours… Je ne suis pas mort. Du moins, pas encore. Avec appréhension, j’ouvre les yeux… découvre ceux de ma femme qui m’observent également. Marie est là, blottie contre moi. Ai-je rêvé? Non. Je suis toujours captif des fils…

— Te voilà en bien vilaine posture, pauvre petit Robin, chuchote tendrement mon épouse.

La présence de Marie, que je n’arrive pas à comprendre, provoque un éprouvant contraste d’émotions en moi. D’une part, il y a l’humiliation d’être ainsi vautré devant elle, misérable, vaincu, incapable de quoi que ce soit. D’autre part, sa présence me réchauffe le cœur; sa tendresse me soulage, tel un baume sur la blessure qui afflige mon orgueil. L’émotion devient alors trop forte. Des sanglots incontrôlables me nouent la gorge, s’ajoutant à la strangulation des fils électriques. Des larmes perlent à mes yeux et brouillent ma vision. Je sens alors un contact visqueux sur tout mon corps. Je reconnais l’étoffe en laine que tressait Marie plus tôt ce soir. Le vêtement me réchauffe, me réconforte, m’enserre.

— Je te demande pardon, articulé-je entre deux hoquets.

— Ce n’est rien, répond-elle en me baisant le cou. Tu n’y pouvais rien. C’était peine perdue.

— Je suis heureux que tu sois là. Je t’aime Marie. 

— Je t’aime aussi. Adieu Robin chéri.

Marie se presse contre moi. Je sens… une main contre ma nuque, une autre sur mon flanc… encore une sur mon omoplate, et une autre sur mon crâne et ça n’en finit plus. Une douleur fulgurante me transperce le cou, se propage dans tout mon corps, bientôt secoué de spasmes. Puis… une langueur généralisée. Mon cœur défaillant. Je n’y comprends rien. Peut-être est-ce mieux ainsi.

 

 

FIN

 

Délirium III : Les ronces de la confusion


, p. 46-51.

Robin Gradunez perçoit toutes sortes d’anomalies dans le déroulement de sa journée. Pour ce quarantenaire, travailleur-ouvrier, père de famille sans reproche, ces nombreuses manifestations sont autant de signes d’un changement prochain dans son existence, marquée jusqu’ici par la routine et l’aliénante répétition. Après une journée de travail inusitée, le voilà donc qui rentre chez lui, plein d’appréhension.

 
D’une main tremblante, j’entrouvre la porte qui mène au salon… 
 
Je vois… Nonos couché sur la moquette, baignant dans son propre pelage, Marie installée dans le fauteuil – elle tricote une large étoffe de laine blanche – et mon fils Robinson, assis à ses pieds, tranquille, l’air soumis. Tous m’observent posément, avec de grands yeux calculateurs. Je leur souris, l’air de n’avoir rien remarqué, autant dire l’air idiot. Le caractère extraordinaire de la scène est manifeste… Après quelques secondes de silence, Marie m’adresse un drôle de sourire puis me demande, décontractée, mais d’un ton légèrement sinistre :
 
— Bonjour, Robin chéri. Alors, ta journée?
— Pas terrible. Monsieur Thompson a refusé ma promotion. J’étais pourtant sûr qu’il me l’accorderait… Je… Vilaine journée. Je suis fâché.
— Mon pauvre petit mari. Viens là que je t’embrasse. Ça ira. Après tout, une promotion, est-ce si important? Tu as toujours ta famille qui t’aime, qui t’aimera quoi qu’il advienne.
 
Il y a un je-ne-sais-quoi d’énigmatique dans sa voix. Quelque chose qui ne lui appartient pas, mais que je ne peux cibler pour l’instant. Je la laisse néanmoins me mordiller les lèvres. Les siennes me laissent un goût âcre en bouche. J’en profite, pendant que je suis là, pour ébouriffer la chevelure bouclée de mon fils.
 
— Comment va le p’tit homme?
— Tantôt, maman, Robine et moi, on est allés acheter de la laine, répond mon fils d’une voix enrouée.
— De la laine! Mais c’est super, de la belle laine! Et c’est pour faire quoi, toute cette laine?
— C’est pour te tricoter un gilet, car l’hiver sera froid, répond Marie d’une voix étrangement glaciale.
— Quelle femme attentionnée j’ai là, dis-je d’un ton faussement réjoui. Ça semble tout douillet et tout chaud.
 
Je tends la main pour caresser l’étoffe blanche et pousse un cri de surprise. Mes doigts décèlent une substance visqueuse et collante. Je parviens à m’en déprendre en secouant énergiquement la main. Marie récupère nonchalamment le tissu pour continuer son tricot. Je l’observe sans comprendre comment elle manœuvre pour ne pas s’y coller les doigts. De toute évidence, j’ai une femme extraordinaire. Cela dit, la texture de mon futur gilet ne m’enchante guère. 
 
— Allons, chérie, je ne peux pas porter ça, c’est tout gluant. Où as-tu trouvé ça? 
 
J’obtiens la réponse par moi-même. L’enveloppe contenant la laine se trouve sur la commode, juste à côté du fauteuil. Le nom de la boutique, Telas, m’est vaguement familier, mais j’ai la certitude de n’y être jamais allé. 
 
— N’aie crainte, ma libellule, répond Marie. C’est un tissu spécial. Tu verras lorsqu’il sera complété. Tu l’adoreras. Je sens même que tu ne pourras plus t’en défaire!
 
Ma libellule? Marie ne m’a jamais appelé ainsi. Il va de soi qu’elle souhaite m’envoyer un message. Je déploie toute la force de mon esprit pour saisir. Libellule… Nous savons tous que l’étymologie de libellule est dragon volant. Or, qui dit dragon dit également princesse, et qui dit princesse sous-entend généralement enlèvement. D’ailleurs, le concept d’enlèvement est inhérent à l’expression dragon volant. Les dragons volent des princesses, ou des trésors…
Cogitation… J’ai la tête qui brûle, surchauffe… JE COMPRENDS! La princesse, c’est ma fille Robine. Robine dont je viens de remarquer l’absence. Robine que j’ai toujours appelée « ma princesse ». Marie sait cela! En m’appelant « ma libellule », elle a voulu me faire comprendre ce que je tardais à remarquer. Robine a disparu.
 
— Dis-moi, Marie. Sais-tu où se trouve Robine?
— Elle n’est pas ici…
— Ça, j’ai bien vu… Où est-elle?
— Ailleurs.
— J’en conviens, tu ne veux pas me dire où? demandé-je sur un ton où commence à poindre l’énervement. 
— Il n’y a pas lieu de t’inquiéter, mon dragon. Tout va bien.
— Non, tout ne va pas bien! OÙ EST-ELLE?
— Arrête, papa. Tu parles trop fort.
— Papa parle fort parce qu’il est inquiet, mon trésor! Tu ne veux pas me dire, toi, où se trouve ta petite sœur?
— Non.
— Bien! me résigné-je. Très bien, j’ai compris! Robine n’est pas là… Pas de problème, tout est normal. À quoi bon s’inquiéter? Un enfant disparu, ce n’est pas une raison pour se mettre dans tous ses états! Ce n’est même pas la peine de s’en préoccuper. Qu’il est bête, ce Robin, de toujours s’en faire avec des détails anodins! Qu’il est lourd, ce Robin, avec ses préoccupations, ses ambitions et ses raisonnements à la con! Soit! Je suis bête, je suis lourd, et je m’en vais! Si vous me cherchez, je serai dans mon bureau! 
— À tantôt, mon Robinet chéri, répond Marie, sans même tenir compte de mon coup d’éclat.
 
D’un claquement de porte magistral, je m’isole dans mon bureau, pièce que j’utilise exclusivement pour cela. Une larme me vient à l’œil lorsque je songe que Robine, à cet instant, est peut-être elle-même enfermée contre son gré. Allons! Il faut me ressaisir. Je suis son père, je la retrouverai, coûte que coûte! Je réfléchis… pense… pense… Je me questionne brièvement sur l’attitude singulière des membres de ma famille et plus particulièrement sur leur réticence à m’expliquer l’absence de Robine. La solution me frappe bien vite par son évidence. Le ravisseur nous surveille de près. Il tuera Robine si Marie ou Robinson ont le malheur de me révéler quoi que ce soit sur sa disparition. C’est pourquoi Marie a dû faire preuve de tact pour me la signaler. Quant à moi, je mènerai mon enquête avec la subtilité du fin renard. J’évite, par exemple, de débiter à haute voix le flux de ma pensée.  
 
De la méthode… Il me faut de la méthode. Prioritairement, je dois comprendre le motif de l’enlèvement! Non… Le mieux serait plutôt de démasquer le coupable. Lui, m’expliquera son motif. Non. Avant tout, je dois savoir où il la garde prisonnière. En la trouvant, elle, je mettrai la main sur son ravisseur qui pourra alors m’expliquer. Mais… mais… comment trouverai-je le lieu de captivité sans savoir qui l’a capturée? 
Changement de stratégie. Des évènements inusités sont survenus aujourd’hui. Peut-être qu’en les rationalisant, j’arriverai à mettre au point un réseau de pistes à explorer, obstruées par les ronces de la confusion certes, mais que je défricherai progressivement grâce à la machette de mon raisonnement… Non, non et non! Je nage en pleine brousse. Comment puis-je déduire quoi que ce soit sans la moindre base d’interprétation? Je m’enlise dans l’impasse. Chaque minute qui passe m’éloigne de ma Robine. 
 
Selon ce qu’a dit Robinson tout à l’heure, ma fille était présente lorsqu’ils sont allés acheter leur laine. Il se peut que l’enlèvement soit survenu dans l’intervalle de cette commission. Il est, malgré tout, hors de question que j’aille consulter Marie à ce sujet; le ravisseur de Robine, qui nous surveille, se douterait que je suis sur sa trace! Je cherche donc l’emplacement de la boutique dans l’annuaire… Rien. 
 
TelasTelas… Je cherche à comprendre d’où me vient cette impression de déjà-vu. Je suis pourtant certain de n’y avoir jamais mis les pieds. Je ne crois pas non plus que Marie m’ait communiqué son intention d’y aller. Il me semble que je m’en souviendrais. Non. Il est CLAIR que je m’en souviendrais… Les détails. La solution subsiste dans les détails les plus à même de m’avoir échappé… Par exemple, lorsque j’ai demandé à Marie de m’indiquer l’endroit où elle s’était procurée l’enveloppe de laine, elle ne m’a pas livré l’information que j’attendais. Elle s’est plutôt attardée sur le caractère singulier du tissu. En toute honnêteté, cette omission avait alors échappé à mon attention. Avec du recul, par contre, cela revêt un sens nouveau. Marie m’a déjà envoyé divers signes aujourd’hui. Or, en déviant ainsi le fil de notre échange, elle avait forcément quelque chose à… Dévier le fil… Déviation… J’y suis! L’autobus! Le détour de l’autobus. Les commerces que j’ai observés sur la rue parallèle. Telas est le nom d’une des boutiques que j’ai entrevues par la fenêtre de l’autobus tout à l’heure. Cette coïncidence, qui n’en est pas une, confirme ma théorie selon laquelle le changement d’itinéraire survenu à ce moment avait pour but de capter mon attention…
Mais alors, dans ce cas, le coordonnateur des trajets d’autobus devait être au courant de l’enlèvement de ma fille. Du coup, il savait également que j’étais à bord à ce moment-là. Il a généré cette brève déviation pour me fournir un indice. Maintenant, il me reste à comprendre le motif d’une telle intervention. Il se peut que le rapt de Robine s’inscrive dans une conspiration beaucoup plus large. Bref, tout n’est pas clair, mais j’ai au moins une piste sérieuse, un point de départ à mon enquête et un précieux collaborateur!
 
Il n’y a pas un instant à perdre. Je quitte mon bureau, retourne au salon où se trouvent toujours Marie et son étoffe qui, je le constate, a remarquablement progressé depuis tout à l’heure. Robinson et Nonos ne sont plus là. En me voyant arriver, ma femme a ce drôle de sourire qui la caractérise ce soir. Je souris en retour, le plus naturellement possible.
 
— J’ai des courses à faire, je serai de retour dans quelques heures, dis-je avec un clin d’œil dans la voix. 
— Bien. À tantôt, Robin chéri. 
 
Une larme se pend à mon cil. L’aventure dans laquelle je m’engage sera périlleuse; possible même que je n’en sorte pas vivant. Ce sont peut-être là les dernières secondes que je passe avec ma femme. Je me penche sur elle pour lui donner un baiser en guise d’adieu potentiel… Hum… J’ignore ce qu’elle a mangé aujourd’hui, mais je goûte la putréfaction dans sa bouche. Et c’est sans compter qu’elle m’a mordu la lèvre, au sang… Cette morsure, quoique douloureuse, m’émeut profondément, témoignant de la violence de l’amour que Marie a pour moi. 
Je songe alors à mon fils… Je ne serais pas un très bon père si je n’allais pas l’embrasser également. 
 
— Robinson est dans sa chambre? demandé-je.
— Non.
— Où est-il?
— Ailleurs…
— Mais encore?
— Autre part.
 
Robinson maintenant. Je sais qu’il est inutile d’insister. Le temps me compresse, m’étouffe, j’étouffe! Je caresse la joue de Marie avant de me précipiter hors du salon, puis hors de ma maison. Robinson maintenant. Le ravisseur a profité des quelques minutes où j’étais dans mon bureau pour s’infiltrer chez moi et s’emparer de mon p’tit homme. Le salaud! Je jure sur la tête de Nonos qu’il paiera pour ces affronts!
 
Je suis dehors, sur la rue Maurier, dans le crépuscule. Je vois l’autobus qui s’en vient… Je marcherai cette fois! La ville s’étend là, partout autour, à ma portée. Je marcherai… Être investi d’une mission si noble me gonfle d’importance, confère à mon existence la raison d’être qui m’a toujours manqué. J’arrive au seuil d’une intersection, l’occasion de briser officiellement la linéarité qui fut celle de mon existence jusqu’ici.
 
Je fonce, propulsé par une détermination féroce, capable de tout fracasser sur mon passage.

 

Délirium II : Des nœuds à retordre


, p. 32-34.

Mauvaise journée pour Robin Gradunez… Après vingt ans de bons et loyaux services envers la compagnie Corde et fils, il espérait vivement être promu au poste de délégué à la production de filets. Hélas, cette requête vient tout juste de lui être refusée par son patron. Le voilà donc, maugréant, à son éternel poste de préposé à la production de cordes…

 

Il n’avait pas le droit. Mon patron… il n’avait pas le droit! Ma requête était éloquente. Il est vrai que je ne portais pas de cravate, mais j’avais mis une chemise, tout de même! De toute façon, une cravate aurait assurément passé pour un affront à l’autorité du PDG de Cordes et Fils. J’avais tout finement calculé. Il… n’avait… PAS LE DROIT!

Je ne peux m’empêcher de faire défiler en boucle, dans ma tête, cet entretien désastreux. Mes mains aliénées, pendant ce temps, démêlent mécaniquement les nœuds qui se forment irrégulièrement devant moi, tout au long de cette déprimante matinée. Je sens comme une boule m’obstruer la gorge. Un cancer? J’écoutais justement un reportage sur le cancer la semaine dernière. Cette coïncidence me perturbe sérieusement. Je vois mon médecin, très bientôt, pour un examen de routine. Je serai alors fixé.

Sinon, rien de notable ce matin… Ou plutôt si. Quelque chose que je n’arrive pas à cerner pour l’instant. Pourtant, c’est indéniablement là. Je reconnais l’inquiétante étrangeté, telle que l’a décrite ce grand philosophe dont le nom m’échappe… Darwin!

Je désamorce des nœuds, mais cette tâche répétitive semble s’alourdir inexplicablement. Or, voilà que je comprends. La matinée s’achève et j’ai défait plus d’une quinzaine de nœuds dans la dernière heure, autant qu’en une journée particulièrement occupée. J’ai les doigts endoloris par tant d’efforts. Il y a de la fibre de verre coincée sous mes ongles.

Dix-sept heures. Une sonnerie stridente annonce la fin du quart de travail. Toute la journée, les nœuds se sont manifestés à une fréquence anormalement élevée. Ça, c’est assurément le destin qui me nargue, me mettant mon échec d’aujourd’hui direct sous le nez. Mon échec puant sous mon pauvre nez. Je suis furieux! Vraiment furieux! Je quitte l’usine, saturé de furie, sans saluer mon patron contre qui je suis furieux! Dehors, le ciel me nargue à son tour. Il tombe des cordes. Pire : il grêle. Naturellement, le bulletin météo, que je m’engage à boycotter désormais, n’avait rien annoncé de tel. Du coup, je n’ai prévu aucune protection. Il semble que je sois né pour souffrir. Soit, je souffrirai, puisque telle est ma vocation.

« Mot de passe », exige une voix que j’exècre particulièrement aujourd’hui. « Theraphosa blondi ad nauseam », dis-je entre mes dents serrées. La lumière verdit, m’autorise à franchir la rue Maurier. J’attrape mon autobus l’instant d’après. « Mot de passe », me demande-t-on. « Gratin de guêpes », dis-je pour entrer, et j’entre.

D’une oreille distraite, je discerne les conversations des passagers… Une grosse dame parle plus fort que les autres, s’adressant à ce qui doit être son gros mari. Sa voix perchée, aidée du martèlement des grêlons, agresse mes tympans. Et voilà la migraine qui m’assaille fatalement. Je m’intéresse néanmoins à la discussion qui a lieu…

— Après avoir brossé les enfants, nous irons prendre un gros bain!

— Tais-toi, chérie! répond le gros mari. Tu déranges tout le monde avec tes sottises.

Allons, je ne suis pas fou… Cette femme vient tout juste de m’adresser un signe. Personne ne dit : « prendre un gros bain », quelle que soit la taille de la baignoire ou la quantité d’eau qu’on y met. On dit plutôt : prendre un bain… ou à la limite : prendre un bon bain. Or, dans « gros bain », il est possible d’isoler la suite phonétique « Robin ».

Comme pour me donner raison, l’autobus quitte subitement la rue Maurier. J’ai tout juste le temps de lire, sur le panneau extérieur, le nom de l’avenue transversale : Robine. Or, cela ne m’a pas échappé : dans /Robine,/ il est possible d’isoler la suite graphique : Robin! J’observe les autres passagers. Personne ne semble porter attention à ce changement d’itinéraire. Il va de soi que JE suis visé par cela. Peu après, l’autobus tourne à gauche sur un boulevard voisin qui m’est étranger, parallèle à la rue Maurier. Ici, les édifices me paraissent plus imposants encore, plus invitants dans leur immensité. J’observe des commerces jamais vus aux noms évocateurs : Ovipar-shop, L’Entrepôt du pot, La Bananerie… L’Entonnoir, Telas, L’Antre de Marie… Le Palais de la dent, etc. Hélas, cette déviation salvatrice est de courte durée. Je retrouve bien vite la désespérante banalité de la rue Maurier. Mais cette banalité, plus que jamais, m’apparaît comme un ennemi à combattre. Un ennemi subtil et sournois qui, toutes ces années, a su tromper ma vigilance. C’est terminé! Je me retrouve ensuite sur le seuil de ma porte. J’entre chez moi, non sans une certaine appréhension que j’attribue à l’étrangeté qui m’entoure aujourd’hui.

Mon pressentiment s’avère rapidement justifié… Je suis à peine entré que déjà, tout m’apparaît altéré. Bien vite, je détermine la source de mon impression. Le silence… Habituellement, la maison grouille de vie lorsque j’arrive : les enfants qui hurlent des gros mots, Marie qui leur crie dessus pour qu’ils soignent leur langue, Nonos qui s’élance sur moi en jappant comme un enragé…

— Bonjour mes chéris! lancé-je, comme je le fais d’habitude.

Pas de réponse… J’entends plutôt de vagues murmures provenant du salon. Si ma famille est là, pourquoi ne m’a-t-on pas au moins répondu? J’ai pourtant parlé assez fort, impossible qu’on ne m’ait pas entendu. Je marche sur la pointe des pieds. Comme j’ai les pieds particulièrement pointus, ma démarche creuse de petites entailles dans le bois du plancher. Il faut comprendre que je me déplace rarement ainsi. D’une main tremblante, j’entrouvre la porte qui mène au salon…

Délirium I : Robin Gradunez


, p. 38-42.

« Appelez-moi Robin Gradunez », dis-je à ceux et celles que je rencontre à l’occasion. Ce ne sont pas là les paroles que j’aurais dites à ma mère, le jour de ma naissance, si j’avais su parler. J’aurais plutôt dit : « Appelle-moi Roby Colbane, Jack Ridler, Woody Goodman, Mardy Gaylord, Banane Strangelove, peu importe, mais pas Robin Gradunez. » Enfin, je n’y pouvais rien. Je me suis donc appelé Robin Gradunez. C’est d’ailleurs toujours mon nom aujourd’hui.

En dépit d’un tel nom, je considère m’en être bien tiré dans la vie; j’ai su faire comme tout le monde. Enfin, c’est-à-dire que j’ai su faire comme monsieur-madame-tout-le-monde. J’ai judicieusement refusé la voie de la célébrité qui ne convient guère aux mal-nommés. Cela dit, je travaille et je me suis reproduit avec une femme qui partage mon modeste appartement. Ma petite famille m’aide à supporter le poids social d’un nom aussi marginal. Je les adore inconditionnellement. Il y a ma femme, Marie Gradunez, ma fille, Robine Gradunez, mon fils, Robinson Gradunez, et notre chien, Nonos Gradunez. Nous sommes une famille heureuse. Enfin, je le crois. Chose certaine, Marie n’a jamais dit le contraire. Les enfants non plus, même s’ils pleurent à l’occasion. Tous les enfants pleurent; les miens sont donc normaux. À quarante ans, j’ai une famille, une famille heureuse, une femme qui m’aime, un emploi stable, bref tout ce qu’il faut à un homme pour être heureux. Mais suis-je heureux pour autant? Je me suis toujours dérobé devant la question.

Nous sommes citoyens d’une ville dont j’ignore l’étendue. Je ne sais qu’une chose : elle est grande, si grande que je n’en ai jamais vu le bout. Il est vrai que je ne me balade pas beaucoup. Il y a des gratte-ciel à perte de vue.

 

Six heures tapantes. Comme d’habitude, le réveille-matin s’acharne contre mon sommeil, en vient facilement à bout. Cet appareil devrait s’appeler un réveille-Robin. Je tends le bras à tâtons pour mettre fin à sa tonalité stridente, désormais inutile. C’est le moment où j’applique sur la joue de ma femme, toujours endormie, un baiser routinier. Marie ne sent pas très bon, le matin. Je l’embrasse tout de même. Il faut bien embrasser sa femme, non?

Longtemps, je me suis questionné sur les causes possibles de cette puanteur matinale. Or, c’est tout récemment que j’ai résolu l’énigme : Marie s’efforce de sentir mauvais. Cette odeur est préméditée. Je le sais, car je l’ai entendue se lever aux petites heures du matin, la semaine dernière. Elle me croyait endormi, mais j’étais tout ouïe. Elle s’est donc levée, mais ne s’est pas rendue à la salle de bain! Autrement, j’aurais entendu le bruit de la chasse d’eau. Or, pourquoi se lève-t-on en pleine nuit, si ce n’est pour soulager une pressante envie? Je l’ai plutôt entendue s’adresser à Nonos. Ici, on conviendra comme moi que tout concorde. Marie s’est levée afin que Nonos lui lèche le visage dans le but précis de le rendre nauséabond. C’est ce qu’elle fait toutes les nuits, car elle souhaite m’accabler de sa puanteur à mon réveil. S’il reste encore des sceptiques, ils doivent se demander : « Mais pourquoi ferait-elle ça? » Simple. Enfantin. C’est une femme dévouée, une tendre épouse! Elle s’efforce d’être répugnante dans le noble but d’aider son petit mari à quitter le confort du lit, ce qu’il peine à faire aux aurores. Ma tendre moitié sait s’y prendre avec moi.

Donc, grâce à elle, je me lève sans regret et j’enfile un pantalon noir, du même noir que la chemise dont je viens de me vêtir. Suit de près mon déjeuner composé, comme toujours, de flocons d’avoine saupoudrés de sucre brun; ce même sucre aidé d’un soupçon de crème atténue l’amertume du café velouté que je bois à petites gorgées, entre deux bouchés. Sous la table, Nonos recouvre délibérément mes bas noirs de ses nombreux poils beiges. Enfin, c’est sans importance puisqu’ils seront bientôt cachés par les chaussures que j’enfilerai avant de sortir. Je suis astucieux, je pense à tout.

 

Un quart d’heure a passé depuis le déjeuner, ou environ. Je marche sur le trottoir et je ne pense à rien tandis que s’écourte la distance qui me sépare de mon arrêt d’autobus. Il fait gris ce matin, sans compter qu’il pleut. Les nombreux gratte-ciel obstruent le ciel, aidant les nuages à assombrir le matin. Une pensée remplace alors le néant qui logeait dans ma tête depuis que j’ai quitté l’appartement. J’aimerais pouvoir m’élever, escalader l’un de ces édifices qui transpercent les nuages pour aller gratter le ciel. L’usine où je travaille se situe au rez-de-chaussée, au ras du sol. Cela ne me plaît guère. Pour m’y rendre, je marche quelques minutes sur le boulevard Maurier où je prends un autobus qui me dépose deux kilomètres plus loin sur la même rue. Cela ne me plaît guère non plus. La ville m’entoure, je sens l’appel de son infinité qui me tiraille, me violente. J’ai besoin d’exploser, de m’émanciper!

« Mot de passe », demande la voix mécanique de l’autobus qui me bloquera l’entrée tant que je n’aurai pas répondu d’une voix presque aussi mécanique que la sienne : « Taon carnassier ». Ma réponse articulée déclenche le mécanisme d’ouverture des portes. J’entre et m’installe sur un des rares sièges encore libres. L’autobus est programmé pour suivre automatiquement son itinéraire. Il me mène à destination en quatre minutes. Toujours pareil…

« Mot de passe », exige alors la voix automatique du feu de circulation qui m’interdira le passage tant que je n’aurai pas prononcé : « Blatte putréfiée ». Je m’exécute, à la suite de quoi le décompte me séparant du moment où je pourrai franchir la route s’enclenche. Une fois de l’autre côté, je livre le prochain mot de passe, « thorax palpitant », et je franchis la porte de la compagnie Cordes et fils qui m’a embauché voilà déjà près de vingt ans.

Je suis préposé à la production de cordes. Durant près de dix heures, tous les jours, je suis posté devant une longue machine qui entortille entre elles plusieurs fibres de verre de manière à ce qu’il en résulte une corde unique. Ma tâche consiste à intervenir manuellement lorsque la machine génère des nœuds imprévus. Cela se produit, en moyenne, une dizaine de fois par jour. Au fil du temps, cet emploi m’est devenu exécrable. J’ai tranquillement cultivé de nouvelles ambitions. C’est pourquoi j’ai demandé un entretien avec mon patron, Monsieur Thompson, qui me l’a accordé ce matin. Je me présente donc dans son bureau, animé d’une fébrilité inhabituelle. C’est un lieu que j’ai rarement visité, malgré mes presque vingt ans de bons et loyaux services. Sitôt entré, je suis aveuglé par un violent éclairage au néon. Lorsque ma vue s’y accoutume, j’aperçois une dizaine de peintures accrochées aux murs. On y voit, représentés dans toutes sortes de contextes et d’esthétiques, des cordes et des fils. Je m’attarde sur un tableau baroque de Pirandello qui représente le mythe du fil d’Ariane. Sur un mur perpendiculaire, un petit tableau issu du fauvisme laisse voir, au premier plan, une grosse corde en chanvre vert fluo et mauve-brun. Face à moi, installé devant un imposant bureau, mon patron, qui lui ne ressemble en rien à une corde, me toise. Il s’agit d’un gros monsieur moustachu dont le visage tout en relief est surchargé de cernes profondes, autant de cavités graisseuses; le genre d’homme qui s’est levé un matin en se disant : « C’est décidé, moi, dans la vie, je produirai et vendrai des cordes. » Je constate alors qu’il sort et rentre négligemment son pouce dans le creux de son poing, à répétition. Aussitôt, je saisis. Le pouce, c’est moi; le poing, c’est lui. Par ce geste, Monsieur Thompson veut me faire comprendre, symboliquement, qu’il est LE patron. C’est lui qui m’a permis d’entrer dans sa compagnie, et il est de son pouvoir de m’en faire sortir, dès lors que je ne réponds plus à ses exigences. Cette mise en garde me dépouille de toute mon assurance.

— Bien, assoyez-vous Gradunez, ordonne mon patron avec mauvaise humeur. Je vous serai gré d’être bref et concis. Je rencontre le PDG d’une fabrique de nœuds d’ici trente minutes. Je n’ai guère de temps pour vous.

— Je… j’ai… j’y…

— Vous, vous avez, vous y quoi? répond Monsieur Thompson en secouant sa grosse tête molle, m’envoyant au visage plusieurs gouttes de sa sueur grasse et quelques postillons.

— Monsieur Thompson… Voilà près de vingt ans que je me consacre corps et âme à la noble cause qu’est la fabrication de cordes. Depuis tout ce temps, vous et votre entreprise m’avez permis de pourvoir aux besoins vitaux d’une famille dont les membres, j’en suis sûr, sauraient vous charmer.

— Allez droit au but, Gradunez!

— Oui, Monsieur Thompson. Aujourd’hui, je crois avoir appris de la corde tout ce que la corde pouvait m’apprendre. Or, vous savez, je suis en quête perpétuelle de nouveaux défis. J’aspire au changement et j’estime pouvoir faire tellement plus pour vous…

Monsieur Thompson m’intimide, me fait hésiter. D’un haussement de sourcil percutant, il me somme d’enchaîner.

— J’ai appris le congédiement récent de Monsieur Swallow. Or, n’ayant vu aucun nouvel employé à l’usine depuis, j’ai supposé que son ancien poste à la production de filets était toujours libre. Je… J’admets ne pas connaître grand-chose aux filets…

Je m’interromps de nouveau, ce qui pousse l’exaspération de Monsieur Thompson à son apothéose. Mon cœur bat la chamade. Mais tout à coup, je sens naître quelque chose en moi, comme une passion subite, une inspiration imprévue. Je reprends.

— Mais n’est-ce pas là l’évolution naturelle de la corde? La corde, unidimensionnelle, n’est-elle pas prédestinée à s’élargir dans une deuxième dimension, une bi-dimensionnalité typiquement cartésienne? J’ai passé vingt ans, Monsieur, à défaire des nœuds. Je connais les nœuds aussi bien que la corde. N’ai-je pas tout ce qu’il faut pour maîtriser le filet? Si vous n’êtes pas convaincu, prenez-moi à l’essai une semaine et vous verrez. Je vous garantis que vous ne le regretterez pas!

— Je regrette. Navré, Gradunez.

La suite du discours de mon patron se hachure dans mon esprit que ces premières paroles ont dévasté. Je discerne, tout de même, certains fragments : « coupes de budget… augmentation de la taxation des entreprises… coupes de personnel… Vous avez cinq kilomètres de corde à produire aujourd’hui. Qu’est-ce que vous attendez, nom de Dieu? Hors de mon bureau! »

Tous les espoirs que j’entretenais ces derniers jours viennent de s’écrouler. Je me traîne péniblement vers mon poste de travail. La journée sera longue. Longue comme une corde. Corde avec laquelle je me pendrais volontiers…

Quelle épopée?


, p. 8-11.

Voilà déjà quelques lunes que le nom de Ludovic Chevalier suscite, chez les membres de la Communauté, un engouement fébrile, une frénésie contagieuse. Le jeune guerrier, surnommé par certains l’Empâteur des âmes, fait naître, parmi les foules qu’il traverse, des vagues de murmures admiratifs. Les soirées de beuverie dans les tavernes des villages du Grand Royaume d’Exotor sont animées du récit de ses exploits qui se multiplient, jour après jour…

Que je sois éminemment agacé par l’admiration que l’on porte à Chevalier n’a rien à voir avec la jalousie. C’est plutôt que je ne puis m’empêcher d’y voir une désolante aberration, et c’est pour la mettre au grand jour que j’ai récemment mené une rigoureuse enquête sur l’Épopée Chevalier. Ainsi, pour faire la lumière sur cette affaire obscure, ou, si vous préférez, pour tamiser l’éclat aveuglant qui s’en dégage, voici un compte rendu réfléchi des principaux faits concernant ce jeune guerrier.

* * *

Le récit que je m’apprête à raconter nous ramène quelques années en arrière. C’était une sombre époque où les artères du Royaume d’Exotor étaient infestées par la putréfaction et la mort, conséquences de la tyrannie d’un vil démon : Dar’Agoth!

Déjà, cela ne va pas du tout. La situation initiale laisse entrevoir la faiblesse du propos. Ce n’est là qu’une pâle imitation des grands récits, un ridicule agencement de clichés usés à fond : royaumes enchantés, seigneurs maléfiques, guerriers au destin fabuleux et autres pacotilles du même genre. Et c’est sans parler de noms comme la Communauté, Exotor ou Dar’Agoth! Ne vous privez pas de rire. Il y a de quoi. Tout cela, c’est du déjà « revu ». Enfin, je poursuis…

Éprouvé par le règne prolongé du despote démoniaque, le peuple d’Exotor déclinait, petit à petit, vers un désespoir sans retour1.La puissance du tyran et de son armée, composée des plus immondes créatures imaginables, maintenait dans l’échec toute tentative de révolte. Il fallait, dans la Communauté, se soumettre docilement à un génocide purement gratuit.

Si vous êtes le moindrement perspicaces, vous avez deviné qu’un homme ne l’entendait pas de cette façon2. Et sans doute avez-vous compris que cet homme, un jeune guerrier au potentiel insoupçonné, avait pour nom Ludovic Chevalier. Enfin, vous savez déjà qu’une destinée exceptionnelle lui vaudrait, quelques lunes plus tard, une grande renommée parmi les peuples d’Exotor, ce qui vous en dit long sur le succès de son entreprise… Vraiment, l’Épopée Chevalier est platement prévisible. Je la poursuis néanmoins…

Tout a débuté un soir où, rentrant chez lui, Ludovic Chevalier retrouva, affaissé contre le mur de sa chambre, son père ayant succombé aux treize dagues de Balgarok3 plantées dans son cœur. De toute évidence, le meurtre du père Chevalier n’avait pour motif que le plaisir sadique de son assassin. Les yeux baignés de larmes, le jeune Ludovic redressa la tête vers le ciel4 puis s’écria d’une voix tonitruante : « Dar’Agoth, infâme démon! Je jure, par tous les dieux, qu’avant la prochaine lune, par la force de mon épée, toi et ton armée aurez regagné les enfers que vous n’auriez jamais dû quitter. »

Ne trouvez-vous pas qu’il exagérait légèrement? Vaincre, seul, une armée complète dirigée par le plus puissant démon des abysses… équipé d’une simple épée et d’une certaine témérité. Soyons francs! Cette idée est aussi ridicule qu’inintéressante. Enfin…

Ne sachant trop comment aborder sa quête, le jeune héros opta pour une visite à la hutte du doyen de son village natal, car les aînés, traînant avec eux le poids d’une longue existence, ont acquis une sagesse et une connaissance du monde propices à servir les projets houleux de la fougueuse jeunesse5. Le vieil homme qui s’appelait Bazile s’exprima en ces termes : « Pour vaincre le démon Dar’Agoth et son armée, il te faut trouver l’épée magique de Rodlarthabanes située au plus creux de la forêt maudite de Cursedwood6. Équipé de cette arme légendaire, tu auras alors une puissance supérieure à celle du tyran, que tu vaincras sans l’ombre d’un mal. »

Que la vie serait belle si les crises sociales pouvaient se résoudre aussi simplement; par exemple, s’il suffisait de trouver, dans le plus creux du Sahara, la grenade magique pour vaincre le régime des Taliban et déloger de son trou l’infâme Oussama Ben Laden! Honteusement, je vous livre la suite de cette risible épopée qui n’a aucune relation avec le monde réel. N’hésitez pas à lire très rapidement.

La forêt maudite de Cursedwood regorgeait de créatures malfaisantes et de maléfices confondants7.Ludovic Chevalier, armé d’une modeste épée (celle de feu son père) et d’une adresse légendaire, vainquit de nombreuses goules, quelques dragons et plusieurs gobelins avant d’atteindre, par un hasard extraordinaire, le centre exact de la forêt. Au sommet d’une petite colline, bien enfoncée dans un socle en pierre richement taillée, l’épée sacrée de Rodlarthabanes8 luisait avec majesté, entourée d’une auréole de magie lumineuse. D’une main tremblante d’émotion, il l’agrippa, puis la tira avec toute la force que lui permit son bras guerrier. Comme par magie9, la lame sacrée se laissa docilement retirer de sa prison rocailleuse. Aussitôt, Ludovic Chevalier fut envahi d’une puissance surhumaine qu’il sentit vibrer avec force à travers tous ses chakras. Plus encore, la lame sacrée de Rodlarthabanes l’avait doté de nombreux pouvoirs magiques, dont la capacité de se déplacer instantanément où il le souhaitait10.

Au risque de vous paraître lourd, je souhaite à nouveau renchérir sur la médiocrité de l’histoire que je m’obstine à vous raconter. Je ne m’attarderai pas sur la scène où Ludovic retire l’épée du socle et je m’abstiendrai surtout de commenter le manque flagrant de subtilité que présente cette allusion à la légende du roi Arthur. Par contre, je vous invite à bien vous rappeler tout l’ennui que mon histoire vous a certainement infligé depuis déjà trois pages de trop. Vous avez pu constater que l’essentiel de son propos consiste à mettre en valeur l’excellence et les triomphes de l’Empâteur des âmes, le tout dans un monde qui ne sert qu’à l’accomplissement du fantasme de ses héros…

Des héros? Ludovic Chevalier, un héros? Pourquoi serait-il un héros? Ce minable? Cet abruti fainéant? Est-ce parce qu’il s’appelle Ludovic Chevalier? Est-ce plutôt parce qu’il a massacré, d’un même geste mécanique, des hordes de démons, des goules par milliers, des dragons cracheurs de feu? Est-ce pour sa victoire écrasante sur l’assassin de son père, le démon Dar’Agoth? Car oui, je confirme qu’armé de l’épée de Rodlarthabanes11, il n’a fait qu’une bouchée du tyran qui malmenait les peuples d’Exotor. Fallait-il vraimentle préciser12? Non, vraiment, toutes ces raisons sont mauvaises et je suis catégorique dans mon refus d’attribuer à Ludovic le titre de héros. Les vrais héros encourent des risques, ils affrontent des périls, accomplissent de vertueux exploits. Ils vont jusqu’à mettre leur vie en danger pour le soutien de causes qu’ils ont à cœur. Or, l’Empâteur des âmes ne compte aucun de ces mérites. Son histoire, quant à elle, fait une bien piètre épopée sur laquelle je crache un morpion visqueux13.

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Je suis impitoyable… mais je n’en ai pas terminé avec Ludovic. Je vous invite dans sa chambre. Observez-le… ce gros tas : les yeux porcins rivés sur son écran Acer,le visage déformé par d’incessants tics faciaux. Son doigt multiplie les clics sur la souris de son ordinateur. Sa main gauche, pendant ce temps, enchaîne les allers-retours entre le sac de Rufflesnature coincé entre ses grosses jambes molles et sa bouche crispée.

Je vous laisse sur ce triste spectacle. Le héros moderne dans toute sa splendeur. Amen.

1 « désespoir sans retour » : l’expression est mal choisie. Le désespoir n’est pas vraiment un état irréversible.

2 Je présente des excuses officielles à tous ceux qui n’ont pas deviné.

3 Ce détail n’apporte rien au récit, mais le nom des treize dagues a quand même du mordant.

4 Plutôt vers le plafond.

5. Conception archaïque de la vieillesse. Les aînés d’aujourd’hui croupissent seuls dans des centres pour retraités.

6. Mention spéciale pour l’originalité du nom de la forêt.

7. Qui l’eût cru…

8. Avait-on précisé qu’elle était sacrée? Bref, elle l’est…

9. Précisément par magie.

10. L’auteur fait preuve ici d’une grande habileté en s’évitant la description du voyage qui doit mener Chevalier devant son ennemi juré.

11. Pour ceux qui ne l’auraient pas compris encore, anagramme de Roland Barthes.

12. Me fallait-il vraiment écrire et souligner cette dernière phrase?

13. Je vous épargne une onomatopée.