A Mari Usque Ad Mari


, p. 42-44.

Le train file à toute vitesse. Tout tourne, tout se brouille autour de moi. Le train file à toute vitesse, mes pensées aussi. Le ciel défile, toujours bleu, toujours infini. Non, il se termine là où ces champs jaunes commencent, là où s’érige la récolte; le colza, le printemps. Je pense qu’il y a du vent sur le calendrier des marées.

Quelques détails remontent à la surface du bocal où je les ai noyés. Ces histoires m’effraient. Je suis partie. Noyer ces mensonges, ces mauvais souvenirs, les enterrer, les brûler. Déchiqueter les morceaux de vie indésirables. Effacer la mort, les peines, la douleur. Repeindre ce canevas noir en blanc pour y lancer des taches d’encre. Il me faut reprendre une vie au rythme effréné.

Le train file à toute vitesse, pourtant je ne le sens pas. Je ne ressens ni l’amour, ni la peine, ni la haine, ni la peur. Mes yeux n’ont pas été noyés de larmes depuis le jour où j’ai tout recommencé. Depuis le jour où j’ai brûlé tous mes cahiers. Ces mots me faisaient mal, ils retournaient le couteau dans ma plaie.

À la recherche d’un temps introuvable, d’une beauté perdue, exil du couard. Voler à travers mers et cieux, voler du temps qui s’échappe, que je n’ai plus. Parler des langues que je ne connais pas. Me retrouver, vingt ans plus tard, sur une île désertée. Partir à nouveau. Recommencer, vierge.

L’écriture des rêves, automatismes perdus. Une poésie juvénile, immature. Des images absurdes, clichées. Des tentatives avortées, puis regrettées. J’ai toujours eu peur de me brûler les ailes, de me faire emprisonner. Je me suis enfermée dans une boîte hermétique impossible à briser.

Le train file à toute vitesse et les champs ne sont plus que jaunes sur fond vert. Je pense apercevoir des tournesols, mais je ne retrouverai jamais ce soleil de mon enfance. Partir pour retourner, partir pour décevoir. Y retourner pour y pleurer son désespoir. Les babouches sont rangées à jamais dans un placard. Ma valise est vide de livres inconnus.

Le wagon est plein d’âmes sans vies, sans idées. J’allumerai un cierge pour celles qui sont aux cieux, face aux autels des suppliciés. Je chercherai une spiritualité absurde et fausse. Les questions resteront sans réponses, les années sans peines, les idées sans fables.

La réincarnation est une vision noble de la vie. Recommencer cette dernière si elle est ratée, repartir de rien, retracer ses pas éphémères dans le sable fin. Renaître de ses cendres, s’élever sous une autre forme. Survivre face à l’altérité, souffrir une autre vie durant. J’aimerais tant me dire qu’au bout du chemin m’attend une vie à mon image. Je supporterais peut-être mieux mes échecs.

Intouchable, seule, isolée à jamais. Prisonnière de pensées autodestructrices, anarchique mémoire sensorielle. J’ai semé à droite et à gauche sans jamais rien récolter : j’aurais été obligée d’admettre l’existence de racines. Déraciner toute forme d’appartenir, brûler le blé de ces récoltes puis se perdre dans une forêt de baobabs.

Les mots tournent et m’enivrent. Ils ont le goût d’un mauvais vin et la puissance d’une eau de vie. Ils se raturent seuls, dans ma tête, avant même que mon crayon ait prétendu les tracer sur ces lignes troubles. Aiguiser un crayon, le laisser pénétrer mon cœur, laisser couler ces ratures sur les lignes. Calculer le poids des morts et des mots.

Dans ma poche, une photographie en noir et blanc. Deux inconnus s’enlacent. Je ne les reconnais plus. Le temps a rendu le noir sépia, a craquelé le visage féminin, a tendu les traits de l’homme. L’image est figée, immobile, éternelle. Pièce expirée de non-identité, je la garderai dans ma poche ad vitam æternam.

Une aquarelle aurait plus d’effet. Les couleurs mélangées à la tendresse de l’eau pourront tacher les images désirées par mon imagination. Je n’ai jamais été artiste. Je pense aux vieilles idoles, aux mythes collectifs, d’Ariane à Pasiphaé. J’enroule le fil autour de mon doigt afin de tout oublier. Ne jamais retourner sur mes pas.

Amarrée au sein d’une mer agitée, je regarde Poséidon déchaîner les flots de mes pensées. Les monstres marins remontent jusqu’à moi, se battent en mon for intérieur. Le trident transperce mon âme. Les vagues refoulent ces émotions à mes pieds, je me noie dans cette eau impure, souillée par les larmes réprimées.

J’ouvre les yeux. Le train s’est arrêté. Je suis arrivée à destination. J’ignore laquelle, puisque je n’ai pas acheté de billet. Je verrai bien vers quel bourdonnement de langage je me retrouverai, vers quel mutisme aveugle je me plongerai. J’ai laissé derrière moi les mensonges, les souvenirs, les peines et les amours déçus. J’étouffe de cette liberté.

Laissez ces flots m’emporter a mari usque ad mare. 

2 thoughts on “A Mari Usque Ad Mari

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